—Qu’est-ce qu’y lui prend donc? dit la mère Louis en courant à elle.

—Je ne sais, balbutia Honorine, je vois... tout flotter... devant mes yeux.

—Par exemple! va pas tomber en faiblesse! s’écria la fermière en la soutenant; j’étais bien sûre que tu en faisais trop pour tes forces!... Pourquoi donc que tu t’es pas reposée... Y a-t-il du bon sens de se mettre dans un pareil état... et puis..... V’là que j’y pense, je t’ai rien proposé quand t’es arrivée; t’as besoin peut-être.

—En effet, murmura Honorine, je n’ai rien pris depuis ce matin.

La fermière recula.

—Qu’est-ce que tu dis là? s’écria-t-elle, malheureuse! et t’as pas demandé?...

—Je ne voulais... rien déranger... aux habitudes, dit Honorine, qui continuait à lutter contre sa défaillance.

La mère Louis joignit les mains avec une exclamation de surprise dans laquelle perçait une sorte d’admiration. La réserve de la jeune femme était un mérite trop à portée de cette nature plutôt grossière que mauvaise, pour qu’elle n’en fût pas touchée. A la pensée que sa petite-fille avait eu faim chez elle sans rien dire, elle sentit une larme lui venir dans les yeux.

—C’est aussi passer la plaisanterie! s’écria-t-elle. A-t-on jamais vu! elle se serait laissée périr plutôt que de donner de l’embarras... et on dit encore la Parisienne!... Ici Marie-Jeanne, François! apportez tout ce qu’y a à manger dans la maison! Et dire que j’ai pas pensé plus tôt... non, y a des jours comme ça, où je suis une vraie Iroquoise... Attends, petite, attends mezette (mésange); je vais te chercher queuque chose qui te remettra.

La mère Louis sortit en trottant et revint bientôt avec une bouteille de cassis dont elle força sa petite-fille à boire quelques gouttes; de leur côté, les servantes apportèrent des fruits, des viandes, du laitage: en un instant la table fut couverte.