La fermière voulait forcer Honorine à manger de tout, prétendant que si elle refusait, ce serait preuve de rancune. La jeune femme eut beaucoup de peine à se défendre et à faire comprendre qu’un peu de lait et quelques heures de repos suffiraient pour la remettre. La mère Louis ne se rendit que sur la promesse qu’elle se dédommagerait le lendemain. Elle arrangea elle-même l’oreiller d’Honorine, tendit une nappe devant la fenêtre qui n’avait point de rideau, se retira sur la pointe du pied en lui recommandant de dormir la grasse matinée et descendit pour empêcher tout bruit qui eût troublé son sommeil.
La révolution opérée ne pouvait être plus complète; Honorine était maintenant sa petite-fille, ce n’était plus la dame de Paris.
Mais pendant que ce changement favorable s’opérait aux Motteux, Vorel parcourait le jardin du manoir les bras croisés, la tête basse et les lèvres serrées. Ce qui venait de se passer entre lui et la mère Louis avait trompé toutes ses espérances, et en assurant le séjour d’Honorine à la ferme, lui donnait une dangereuse rivale. Il n’ignorait point qu’en cédant à son influence, la mère Louis avait contre lui une haine tempérée de crainte qui ne demandait que l’occasion pour s’exprimer et grandir. S’il ne réussissait à éloigner la jeune femme, sa domination était donc compromise, et, par suite peut-être, toutes ses espérances de richesse anéanties!
Cette dernière pensée coula au cœur de Vorel comme un venin et y alluma une sourde haine contre sa nièce. Une fois déjà elle avait fait obstacle à ses projets, en lui échappant pour passer aux mains de la prieure de Tours. Depuis, près de vingt années avaient été consacrées à réparer cet échec, et l’enfant devenue femme menaçait de nouveau son édifice de ruses! Une telle persistance ressemblait à de la fatalité; évidemment Honorine était l’archange destiné à le perdre, s’il ne réussissait à s’en délivrer.
A la ville, le lever du soleil n’est qu’un changement de sensation pour le regard, tout au plus un réveil de la pensée et de l’action; mais, à la ferme, c’est l’apparition d’un nouveau monde: la différence de la nuit et du jour n’y est point seulement un contraste d’optique, c’est la manifestation de deux formes distinctes de la création. Le monde des ombres rentre au repos pour laisser paraître le monde de lumière. Les cris de l’oiseau de nuit s’éteignent; la bête fauve, dont l’ombre rôdait autour[Pg 120-----] des habitations, disparaît dans les bois; les lumières mystérieuses s’évanouissent, la brise plaintive tombe, les rumeurs des eaux s’apaisent, et tout à coup, aux lueurs rougissantes de l’aurore, les pinsons s’éveillent dans les feuilles, les grands bois sortent de l’obscurité étincelante de rosée; les aboiements des chiens retentissent, et les appels des travailleurs se font entendre. L’homme reprend possession de son domaine; la création entière semble célébrer la réapparition de son roi!
Honorine fut réveillée par ce concert de lumières et d’harmonie. L’aube illuminait sa chambre de joyeux rayons, et les parfums qu’exhale au matin la sève ravivée pénétraient jusqu’à son lit par les vitrages à demi brisés.
Elle se leva ranimée et courut à la fenêtre. Les brumes qui enveloppaient la vallée commençaient à se soulever, montrant au loin des percées lumineuses dans lesquelles scintillaient les toits du hameau.
Les servantes traversaient la cour en chantant; les vaches mugissaient dans leurs étables, les pigeons roucoulaient sur les toits de chaume; tout respirait enfin je ne sais quelle gaieté agreste et vivace! c’était comme un réveil de la vie, mais plus facile, plus calme et pour ainsi dire renouvelée!
Quelle que fût la préoccupation de la jeune femme, elle ne put échapper à cette influence bienfaisante du matin. Aussi la mère Louis poussa-t-elle une exclamation de joie en entrant.
—Ah! vertudieu! à la bonne heure, voilà ses couleurs revenues, s’écria-t-elle en l’embrassant; eh bien! comment que t’as dormi dans notre logane (cabane), petiote?