C’était, d’ailleurs, pour elle, un moyen d’échapper à Vorel, que la nécessité lui avait longtemps imposé, et elle le lui déclara avec sa liberté habituelle. Le docteur ne témoigna nulle rancune apparente à sa nièce ni à Françoise, mais il ne négligea rien de ce qui pouvait leur nuire dans le pays.
L’humeur de la fermière amenait de fréquentes querelles de voisinage, des réclamations d’ouvriers, des débats d’intérêt dont le docteur était l’arbitre: qui avait à se plaindre de la mère Louis venait s’adresser à lui comme au seul intermédiaire qui pût faire entendre raison à la propriétaire des Motteux, et son intervention était toujours décisive. Mais, peu après l’arrivée d’Honorine, il affecta de refuser son entremise, en déclarant que la fermière avait renoncé à ses conseils, qu’elle était désormais sous de nouvelles influences, et qu’il n’y avait plus rien à espérer.
Les malheureux, ainsi éconduits, se retiraient le cœur gros de malédictions contre les deux Parisiennes, qui devenaient responsables, à leur insu, de toutes les injustices et de toutes les violences de la paysanne.
Celle-ci contribuait, de son côté, sans le vouloir, à grossir l’animadversion générale contre ses protégées. Justement préoccupée de tout ce qu’il y avait chez elle à louer, elle les citait sans cesse en exemple; elle s’en faisait une arme pour frapper, et un moyen de comparaison pour déprécier; les noms d’Honorine et de Françoise étaient devenus à Trévières ce qu’avait été celui d’Aristide à Athènes. Les plus vicieux les avaient prises en haine, et les meilleurs eux-mêmes se lassaient de les entendre appeler justes. Ajoutez l’hostilité instinctive des paysans pour tout ce qui vient de la ville, et surtout de la grande ville. Rien qu’en leur qualité de Parisiennes, les deux femmes étaient déjà des ennemies. Que venaient chercher ces étrangères? Pourquoi occupaient-elles à la ferme des places qu’auraient pu occuper des gens du pays? Ne suffisait-il pas de voir leur beauté, leur grâce, leurs manières polies pour deviner que toutes deux devaient être des intrigantes?...
Et avec cela elles se montraient fières. Elles évitaient de causer indifféremment avec tout le monde; elles ne faisaient point de visites aux voisins; elles ne prenaient part à aucun des commérages qui occupaient la paroisse: on ne les voyait qu’au travail pendant la semaine, et à l’église le dimanche! Pour se condamner à vivre ainsi isolées, il fallait avoir quelque chose de bien sérieux à se reprocher.
Ces calomnies et ces inductions passant de bouche en bouche, grossies par la sottise ou par la méchanceté, une sorte de ligue se forma contre les deux femmes: on les accusait sourdement de tout ce qui se faisait de mal à la ferme.
Mais, parmi les haines ainsi fomentées, il en était une plus dangereuse que toutes les autres: c’était celle de ce paysan entrevu par le lecteur lors de l’arrivée d’Honorine aux Motteux.
Romain, le fermier du Vrillet, passait depuis longtemps pour l’homme le plus redoutable du canton. L’opinion publique l’accusait même tout bas d’avoir occasionné la mort de sa sœur par ses violences; mais nul n’eût osé répéter hautement, et en sa présence, une pareille dénonciation. Capable de tous les excès quand il était poussé par la passion, il avait réussi à se faire une sauvegarde de ses emportements; la terreur qu’il inspirait lui tenait lieu d’innocence: personne ne l’avait pour ami, tout le monde évitait de se le rendre ennemi.
La propriétaire des Motteux partageait, sans l’avouer, la crainte générale. Elle se querellait bien, de temps en temps avec Romain, dont la ferme touchait à ses terres; elle le menaçait même par instants, mais tout s’arrêtait là, et le paysan, sûr d’obtenir ce qu’il voulait, pardonnait à sa voisine cette résistance plus bruyante que sérieuse.
L’arrivée d’Honorine changea cet état de choses. Affligée des débats qu’elle voyait, la jeune femme engagea la mère Louis à y couper court, en brisant tout rapport avec le fermier du Vrillet. En conséquence, les clôtures furent rétablies, un terrain qui se trouvait commun partagé, quelques comptes arriérés soumis à un arbitre et l’on cessa de se voir et de se parler.