Ce dernier mot fut accentué par Marc avec une sorte d’exaltation pieuse. Il semblait l’avoir prononcé sous l’obsession d’un souvenir toujours présent, et comme si quelque ombre invisible eût pu entendre ce renouvellement de serment. Honorine saisie garda le silence; il y eut une pause assez longue.
—Je retourne à Paris, reprit enfin Marc, c’est là surtout que vous avez besoin d’un serviteur dévoué. Je veillerai sur M. de Luxeuil; et, s’il est nécessaire, vous recevrez mes avertissements.
—Allez donc, dit la jeune femme, puisque vous voulez rester un bienfaiteur inconnu; allez, et quel qu’ait été votre passé, soyez béni pour ce que je vous dois.
Elle lui présenta les deux mains qu’il prit et qu’il baisa l’une après l’autre avec une humilité attendrie, puis il salua et partit.
Les premiers jours furent employés par Honorine à s’établir à la ferme. Marc lui avait recommandé Françoise avant son départ; mais cette recommandation était inutile. La protégée de Marcel était déjà celle d’Honorine.
Il y avait d’ailleurs, entre les deux jeunes femmes, des rapports de position qui devaient les rapprocher. Toutes deux meurtries par de douloureuses épreuves, toutes deux exilées dans un milieu nouveau et inconnu, elles sentirent le besoin de s’appuyer l’une sur l’autre. La similitude des souffrances avait fait disparaître l’inégalité des rangs, et à peine ces cœurs de même famille se furent-ils sentis, qu’ils s’adoptèrent avec ardeur.
Seulement, la différence des habitudes donna à chacune une position distincte. Honorine fut la maîtresse affectueuse et tendre, Françoise la servante reconnaissante et dévouée.
Toutes deux travaillèrent ensemble à conquérir les bonnes grâces de la mère Louis, non par calcul, mais par un besoin commun d’être aimées. La fermière, dont le grossier égoïsme s’était jusqu’alors agité au milieu des basses servilités ou des résistances brutales, se trouva comme enveloppée dans l’affectueuse complaisance de ces deux femmes. Leur zèle et leur patience désarmaient sa mauvaise humeur. Toujours dans son tort avec elles, sans qu’elles le fissent jamais sentir, la paysanne finit par reconnaître intérieurement son injustice. Ces coups, auxquels on ne répondait jamais que par le sourire ou les caresses, lui firent honte; elle mit les deux Parisiennes hors de la sphère où grondaient ses emportements, et n’eut plus pour elles que des paroles amicales. C’était comme un port où, après les tempêtes du ménage, elle venait respirer. Elle arrivait toujours près des deux femmes chargée de malédictions ou de menaces, et, tout en criant ses plaintes, elle se dégrisait de sa colère, se calmait insensiblement et finissait par redevenir tranquille et souriante. On eût dit une nuée d’orage entrant dans une atmosphère paisible où elle se déchargeait insensiblement de ses foudres.
XI
Amis et ennemis.
Vorel s’était vite aperçu de l’influence acquise par Honorine et par Françoise; mais tous ses efforts pour y nuire furent inutiles: la fermière des Motteux étant une de ces natures pour lesquelles l’opposition est un stimulant, loin d’être un obstacle. En voyant le médecin combattre sa nouvelle préférence, elle y trouva, outre le charme de l’entraînement, celui de la contradiction, et elle s’y affermit.