—Et vous avez renoncé à ce projet?

—Je veux le soumettre à votre décision.

—Comment?

—Rappelez-vous notre première entrevue, il y a trois ans, reprit-il en regardant la jeune femme; alors nous étions tous les deux libres, heureux, pleins d’espérances et je vous proposai d’associer nos joies... de devenir votre ami! Aujourd’hui tout est changé; nous voici enchaînés au passé, sombres, l’âme abattue; eh bien! je viens vous offrir de mettre en commun nos tristesses, de renouer cette amitié suspendue. Si vous acceptez, je reste, car ma vie aura retrouvé un but; je ne serai plus inutile et isolé; si vous refusez, au contraire, je pars, et cet entretien sera un adieu!

—Pourquoi une pareille alternative? dit Honorine émue; vous ne pouvez ignorer combien votre amitié m’est précieuse; mais cette amitié ne peut absorber votre vie tout entière. Vous avez d’autres joies à attendre. Qui vous oblige à devenir solidaire d’une destinée perdue, quand la vôtre est libre, riche d’avenir? Que pouvez-vous trouver dans cette association fraternelle où je n’apporterais que des afflictions sans remèdes?

—J’y trouverai... le bonheur de m’affliger avec vous, dit Marcel d’un ton plein de passion, celui de vous soutenir! Nous chercherons ensemble une distraction à vos chagrins; de bonnes actions à faire; quelque généreuse mission à remplir. Vous aurez la volonté, moi l’action. Je serai le serviteur dévoué de vos projets, et je vous rapporterai la joie de la réussite. Un jour, vous l’avez oublié peut-être, un jour vous m’avez dit:—Pourquoi ne suis-je pas votre sœur? Eh bien! ce que le hasard n’avait point voulu faire, le malheur l’aura fait; je deviendrai votre frère... Votre frère, comme les hommes sont les frères des anges.

—Hélas! c’est un beau rêve! dit la jeune femme, qui s’animait malgré elle à l’ardeur de Marcel; mais rien qu’un rêve!

—Pourquoi cela? demanda de Gausson étonné.

—Pourquoi? répéta Honorine avec une émotion embarrassée, parce qu’à la femme abandonnée le monde impose la solitude.

Le front de Marcel s’assombrit subitement, et il demeura muet. Depuis qu’il avait appris la présence d’Honorine aux Motteux, ce projet de rapprochement avait grandi en lui sans que son exaltation soupçonnât aucun obstacle. Les mots prononcés par madame de Luxeuil frappèrent ses espérances comme la flèche qui atteint l’oiseau dans les nuages. Il sentit une douleur aiguë lui traverser le cœur et demeura un instant paralysé; mais, trop loyal pour nier la vérité parce qu’elle renversait son édifice de bonheur, il reprit avec accablement: