—Vous avez raison, Madame; oui, le monde ne croit pas aux affections pures; la souffrance excite plutôt ses soupçons que sa pitié. Je ne pourrais venir à la ferme sans que mes visites fussent connues, calomniées. Ah! vous avez raison, il vaut mieux que je parte.
—Non, dit Honorine avec prière; si la malignité humaine nous défend l’intimité, elle ne nous impose point une séparation inutile. Demeurez près de nous. Je saurai du moins que vous êtes là; je vous verrai de loin en loin, j’entendrai prononcer votre nom, je penserai enfin qu’il y a, dans le voisinage, un ami qui ne m’oubliera pas, et que je puis appeler au besoin.
—Eh bien! soit, dit Marcel ranimé par cette espérance d’être encore, de loin, un protecteur pour Honorine; puisque vous le voulez, je resterai à portée de votre voix, sans me montrer; ne songeant qu’à vous, mais attendant votre appel. Seulement, laissez-moi la consolation des absents: celle de vous écrire...
Honorine voulut l’interrompre.
—Oh! ne me refusez pas! continua de Gausson avec impétuosité; songez que ce sera ma seule joie. Si le monde nous sépare, que nos esprits au moins puissent s’entendre à travers l’espace; que pouvez-vous craindre? Je ne vous écrirai que ce que vous m’auriez permis de vous dire, si j’avais pu vous voir. Je ne vous demande point de me répondre, mais de me lire, à vos heures perdues, comme vous liriez le journal d’un ami éloigné ou mort! Vous me le promettez, n’est-ce pas, Madame? Il le faut, il le faut, ou moi aussi je n’ai rien promis; si vous me refusez, je partirai. L’arrivée de la mère Louis empêcha Honorine de répondre.
L’ex-meunière venait au-devant de Marcel avec cet empressement souriant qu’elle avait toujours pour les beaux gars. Elle conduisit de Gausson à la ferme, où elle le força d’accepter une collation et de visiter avec elle ses étables, ses granges, son courtil. Comme elle se faisait toujours suivre par Honorine, le jeune homme multipliait les questions pour prolonger la visite et s’extasiait sur tout. Aussi, au moment de se séparer, la mère Louis déclara-t-elle que le monsieur de Paris était né pour vivre à la campagne et pour conduire une ferme.
—Qué dommage qu’y lui aient mangé, là-bas, son saint frusquin, ajouta-t-elle, en s’adressant à demi-voix à Honorine; maintenant faut qu’il aille chercher fortune dans les colonies.
—Dans les colonies! répéta la jeune femme étonnée.
—Ou ailleurs, reprit la fermière; toujours est-il qu’une fois parti, nous n’aurons guère chance de le revoir!
Honorine tressaillit.