—J’m’étais arrêté tout coi, reprit le berger avec son calme habituel, j’attendais d’voir la chose là où y avait d’la lune; ça glissa tout doucettement le long d’la grange et ça arriva en pleine clarté!.... C’était un buisson.

—Un buisson qui marchait? répéta tout le monde.

—Ça en avait la mine du moins, continua Micou, ça avait d’la branche et d’la feuille; mais j’ai ben compris su l’moment c’qu’en était et j’ai fait autour de moi, avec mon bâton, le cercle de conservation; alors le buisson s’est approché des étables et il est entré dedans.

—Dans l’étable?

—Où il est resté cunché (caché) un tantinet; après quoi j’l’ai vu ressortir, il a passé devant moi en halaisant (haletant) comme un être de chair et y s’est perdu dans les vignots (joncs marins).

Les paysans se regardèrent avec une expression dans laquelle l’étonnement se mêlait à l’inquiétude.

—Quoi donc qu’ça peut être? demanda le garçon de charrue; on n’a jamais entendu parler de rien d’pareil dans le pays; c’est ni un varou ni le rongeur d’os de Bayeux.

—Dans mon pays, fit observer une des servantes qui portait la coiffure des environs de Falaise, y a ben tarane et farloro; mais y paraissent avec des figures comme le monde vivant et tout brillants de flammes.

—Chez nous, ajouta un gars de Domfront, on s’défie surtout de la Mazarine qu’est la mère de tous les mauvais esprits, mais toutefois et quantes on la voit, c’est avec l’air d’une housta (femme-hommasse) et non pas d’un buisson.

—Quoi donc qu’ça peut être? reprirent en chœur les assistants, dont les regards s’arrêtèrent sur le berger pour lui demander l’explication de sa vision.