—Le mauvais air est sur Trévières, continua la voix; toutes les bêtes sont mortes au Vrillet!...
A ces mots l’homme et le cheval disparurent rapidement dans la nuit!
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La nouvelle donnée par Richard se confirma, malheureusement, le lendemain; mais le fléau ne s’arrêta pas au Vrillet, il frappa successivement la plupart des fermes environnantes, et la contagion devint bientôt générale.
Tous les travaux furent suspendus, les hommes, réunis aux cabarets, rendez-vous ordinaire dans les afflictions comme dans les joies, se communiquaient les nouvelles arrivées des différents points du canton, tandis que les femmes se lamentaient devant les seuils ou allumaient des cierges bénits à l’église de la paroisse. La consternation croissait à chaque instant par l’annonce de quelque nouveau désastre et par la révélation des circonstances mystérieuses qui l’avaient précédé; car, soit vision, soit réalité, partout des apparitions étranges avaient effrayé les habitants des fermes isolées. Les uns avaient aperçu, comme Anselme Micou, le buisson marchant, d’autres, comme Françoise, un fantôme à figure sinistre, plusieurs parlaient d’un mendiant qui, après avoir rôdé autour de leur habitation, s’était échappé sans que l’on pût dire comment; quelques-uns enfin assuraient avoir aperçu un homme vêtu de noir et d’une grandeur démesurée, qui, en passant devant les étables, avait avancé la main par les étroites fenêtres, comme pour jeter un sort sur les animaux.
Mais quelle que fût la nature des visions aperçues, tous s’accordaient pour reconnaître une intervention mystérieuse et surhumaine; le pays était évidemment sous l’influence de quelque maudit, auquel l’esprit du mal avait dévolu sa puissance par un acte signé.
Les vieillards racontaient, à ce propos, une foule de faits transmis par la tradition et qui constataient les ravages exercés, à différentes reprises, dans le Bessin, par ces souffleurs de mauvais air. Certains auditeurs, échauffés par ces récits, communiquaient déjà leurs soupçons et hasardaient des noms! Les plus sages songeaient à demander ce Roc-Jallu dont le secours avait été si efficace dans les autres cantons, lorsqu’on apprit qu’il se trouvait précisément à Isigny. Romain partit aussitôt avec un autre paysan pour le chercher.
Le fermier du Vrillet était d’autant plus intéressé à l’arrivée du sorcier étranger qu’il avait été frappé le premier et le plus cruellement. Tous ceux de ses bestiaux qui n’avaient point succombé dès le premier jour, se trouvaient dans un état désespéré, et un miracle seul semblait pouvoir les sauver.
Par un inexplicable hasard, la ferme des Motteux avait été épargnée. L’apparition qui avait effrayé Françoise et la mort du chien n’avaient été suivies d’aucun nouvel incident; mais cette exception même, loin de rassurer madame Louis, la tenait dans une continuelle inquiétude: son bonheur l’effrayait. Elle se trouvait dans la situation d’un commandant de redoute qui, sachant tous les autres postes emportés par l’ennemi, attend que le sien subisse le même sort; bien qu’il ne s’agît point pour elle, comme pour ses voisins, d’une question de vie ou de mort, la pensée d’une perte qui pourrait amoindrir ses économies de l’année lui donnait le frisson.
L’enrichissement n’avait, en effet, rien changé à cette nature de paysan, âpre au gain, thésauriseuse et toujours en effroi devant la ruine. Menacée par l’épizootie qui désolait Trévières, elle se reprochait de ne l’avoir point prévue plus tôt; elle eût dû renoncer à l’élève des bestiaux, vendre ses foins, mettre ses terres labourables sous grains. Elle ne pouvait se consoler d’avoir placé son argent dans des choses vivantes, comme elle les appelait, au lieu de l’avoir employé en cultures, elle eût voulu s’en prendre à quelqu’un de cette faute commise par sa seule volonté. Aussi son inquiétude et ses regrets se traduisaient-ils en perpétuelles plaintes. A l’entendre, il y avait un complot général contre ses intérêts. Tous les gens de la ferme s’entendaient pour appeler sur elle la ruine. Elle n’était entourée que de paresseux, de voleurs, d’ennemis! Ses deux favorites, Honorine et Françoise, échappaient à peine à ce soupçon universel; la mère Louis ne formulait point encore contre elles d’accusations précises, mais elle avait déjà cessé de faire leur éloge.