Le premier mouvement de Vorel avait été de surprise, le second fut de rage. Il demeura un instant devant la fermière les poings fermés, le corps rejeté en arrière, l’œil flamboyant comme la bête fauve prête à s’élancer: enfin, au moment où elle jeta à ses pieds les débris du testament, une exclamation furieuse monta de son cœur à ses lèvres, un nuage passa sur ses yeux; il fit un pas en avant, un reste de raison l’arrêta!... Effrayé de lui-même, il tourna la tête, chercha la porte et s’élança hors de la ferme dans un inexprimable transport de colère.

C’était en effet plus que n’en pouvait supporter cette âme déjà gonflée de venin et ulcérée d’avarice. Perdre en une seule fois tout le prix de tant de ruse, de tant de patience! Voir tomber l’épi d’or cultivé pendant quinze années, être dépouillé, non de vingt mille écus de revenus, comme l’avait dit la fermière qui connaissait mal ses propres ressources, mais de cinquante mille écus peut-être! Cette seule pensée soulevait en lui des flots de désespoir et de rage. Violentées de bonne heure par la loi sociale, toutes les énergies de cette nature absorbante s’étaient tournées vers la richesse. C’était le seul but permis à son ambition et il y tendait avec l’âpreté farouche de toutes les ardeurs qui grandissent à l’ombre de la dissimulation. Pour l’atteindre il eût tout brisé devant lui sans hésitations, sans regrets; c’était son goût, sa foi, son besoin.

Aussi, en quittant la ferme ne laissa-t-il point son esprit flotter dans de vains ressentiments; sa logique prit en bride sa colère. Sans s’occuper de la mère Louis, il retourna toute sa haine contre la rivale qui lui avait enlevé la domination et qui pouvait seule profiter de ses dépouilles.

Mais cette haine ne se borna point à des malédictions intérieures: sa pensée roulait mille projets sinistres.

Arrêtée sur l’image d’Honorine, elle cherchait le point pour frapper, comme ces magiciens qui tuent de loin leur ennemi, en perçant au cœur son simulacre.

Là, en effet, se trouvait le véritable obstacle. Délivré d’Honorine, Vorel était sûr de recouvrer son influence et de ressaisir cette fortune qu’elle seule pouvait lui disputer. Tout sans elle, rien avec elle, peut-être! L’alternative était trop pressante pour laisser aucun doute: le médecin voulait tout.

Mais le moyen, le moyen! il le cherchait en suivant la route du manoir. Qui eût pu lire, dans ce moment, au fond de ce cœur ténébreux, eût peut-être reculé d’épouvante; mais à l’extérieur, rien ne trahissait ses pensées. Protégé par son masque souriant, Vorel s’avançait d’un pas lent et la tête baissée, comme un homme livré à une méditation paisible.

Ce fut seulement en arrivant à sa porte qu’il sortit de sa rêverie. La Sureau vint lui ouvrir, et l’avertit que Richard l’attendait depuis longtemps avec le fameux sorcier Roc Jallu, qu’il avait demandé à voir aussitôt son arrivée. Cette annonce sembla donner un nouveau cours aux idées du médecin; il passa dans le salon que le lecteur connaît déjà, et dit à la servante de lui amener le sorcier sans son conducteur.

Un instant après, Roc parut.

C’était un homme déjà vieux et portant un costume qui pouvait également appartenir au paysan et à l’ouvrier. Il s’arrêta près de la porte, salua le médecin avec une certaine brusquerie, et lui demanda en quoi il pouvait le servir.