Éblouie par la lumière et étourdie par l’air libre, celle-ci poussa d’abord un léger cri; elle baissa les paupières, aspira avec effort, et porta les deux mains à son front comme si elle eût éprouvé une sensation trop forte; mais insensiblement ses yeux s’accoutumèrent au jour, son oppression se calma, une légère teinte rosée monta à ses joues amaigries; elle releva lentement la tête et se pencha vers la rue.

Un soleil d’avril, clair et joyeux, glissait sur les toits voisins, en faisant étinceler les vitrages. On entendait les gazouillements des oiseaux qui se poursuivaient le long des corniches. De petites colonnes de fumée blanche et ténue s’épanouissaient au-dessus des cheminées et allaient se perdre dans le bleu grisâtre du ciel. Un vent frais apportait les senteurs des giroflées exposées sur les fenêtres des mansardes et les bruits de la rue arrivaient jusqu’à la malade avec leurs mille nuances. Françoise parut en ressentir l’influence. L’invincible réseau de glace qui tenait ses membres captifs se fondit, une tiède moiteur détendit ses muscles roidis, ses bras s’avancèrent vers la fenêtre, ses pieds s’appuyèrent au plancher, un long frémissement entr’ouvrit ses lèvres; ses prunelles dilatées se resserrèrent et reprirent leur mobilité; elle regarda au dehors, puis se regardant elle-même, elle referma sa robe dégrafée, redressa le petit châle qui couvrait ses épaules, déroula ses cheveux, les tordit avec un geste de femme inimitable et charmant, et les releva en arrière sous son peigne de corne ouvrée.

Le bossu contemplait cette espèce de résurrection avec un étonnement ravi.

—J’en étais bien sûr que le soleil vous aurait fait du bien, s’écria-t-il; voilà que vous vous ranimez à vue d’œil.

—Oui, dit la jeune femme, dont la voix était aussi faible, mais plus assouplie; je sens l’air... qui me coule dans les veines... Je vois, j’entends mieux... Il me semble... que je me réveille.

—Et vous ne vous trompez pas, chère demoiselle Françoise, reprit Brousmiche; vous vous réveillez, ou plutôt vous ressuscitez; car ce n’est pas vivre que d’être comme la maladie vous avait laissée. Mais il n’y a plus de danger; vous voilà partie: avec du repos et des consommés, ça va rouler tout seul maintenant... Ah! Dieu!... Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu tant peur... que de vous voir... hors d’affaire... ça me laisse... ça me rend... c’est pourtant bien bête... à mon âge...

Et le petit bossu s’arrêta pour essuyer de grosses larmes qui roulaient sur ses joues, pendant que le rire était sur ses lèvres.

Françoise, encore trop faible pour comprendre toute la générosité de cette émotion, se contenta de répéter:

—Bon monsieur Brousmiche!

—C’est plus fort que moi, reprit le portier en se mouchant pour combattre son attendrissement; je m’attache à mes locataires comme s’ils étaient de ma famille. Après ça, vous me direz que c’est tout naturel. Quand on voit quelqu’un tous les jours, qu’on cause avec lui, qu’on lui rend de petits services... il finit par vous devenir nécessaire.. aussi, je n’aurais pu me consoler s’il vous était arrivé un malheur... surtout après la perte de ce cher monsieur Michel.