Arrivés là, ils s’abritèrent derrière un massif de noisetiers toujours gardés par Sapajou qui faisait sentinelle à quelques pas, l’oreille droite et le museau au vent.

Là, Moser désigna à son compagnon l’arbre choisi pour la correspondance établie entre Honorine et Marcel. C’était un de ces pommiers appelés Marin-Onfroy, du nom de leur introducteur en Normandie, et qui, à en juger par son apparence de vétusté, pouvait dater de l’époque même de cette introduction. Le tronc miné par les ans ne conservait de sève qu’à sa surface, et les branches desséchées pour la plupart, n’avait plus pour ornement que la verdure parasite du gui.

A environ trente pas du vieil arbre s’élevait une de ces huttes en torchis, recouvertes de paille, destinées à abriter un gardien pendant la récolte. C’était là que Jacques avait donné rendez-vous aux gens du Vrillet. Il les aperçut déjà rassemblés à la porte et attendant son arrivée.

Après avoir examiné avec soin la disposition des lieux qu’il trouva favorable à son projet, et donné à Moser toutes les instructions nécessaires, il quitta le massif de noisetiers, fit un long détour et rentra enfin dans le verger par un côté opposé.

Ceux qui l’attendaient l’aperçurent et vinrent à sa rencontre.

Il y avait là outre Romain, son oncle Pierre Fareu, vieil avare au cœur d’acier, son jeune frère Richard, chez qui les superstitions populaires étouffaient toute conscience, sa femme et sa fille âgée de douze ans.

Le Parisien les compta du regard, puis entra sans rien dire dans la hutte.

Le choix qu’il avait fait de cet abri écarté pour l’accomplissement de ses sortiléges, avait d’autant moins surpris les gens du Vrillet, qu’il était en tout conforme à la tradition. C’était toujours dans un lieu solitaire et inhabité, que de pareilles opérations devaient s’accomplir. Pierre Fareu se rappelait avoir assisté, dans sa jeunesse, à une de ces évocations magiques, entreprise pour démasquer un voisin soupçonné d’avoir le cordeau[B], et elle avait lieu dans une bergerie abandonnée. Instruit par les leçons d’un mendiant de Falaise, longtemps voué à la profession de sorcier, et qu’il avait eu pour compagnon de chaîne à Toulon, le Parisien connaissait toutes les formes usitées pour ces incantations, et ce qu’il y mettait de sa propre inspiration, selon les besoins du moment, ne faisait qu’ajouter à l’infaillible effet produit sur son auditoire. Cette fois surtout, l’importance du but à atteindre l’engagea à plus de soins et d’efforts.

La hutte dans laquelle il se trouvait n’avait d’autre ouverture que la porte et une fenêtre sans volet, trop étroite pour que l’on pût y passer la tête. Il la parcourut d’abord en tous sens afin de s’orienter, puis se plaça debout au milieu, se dépouilla jusqu’à la ceinture, et commença à prononcer quelques paroles incompréhensibles, d’une intonation de plus en plus accentuée. Enfin il se pencha et traça sur la terre une ligne qui brilla quelques instants autour de lui comme un cercle de flamme; il jeta alors trois cris d’appel, et presque au même instant, un murmure semblable à celui d’une voix qui parle bas se fit entendre vers la fenêtre. Tous les regards se tournèrent de ce côté, mais sans rien apercevoir.

Jacques répondit en mots mystérieux, et l’entretien continua ainsi quelques instants, jusqu’à ce que l’être invisible, qui semblait parler dehors, eût poussé un rugissement accompagné d’une secousse dont la cabane fut ébranlée.