—Je vais attester que vous êtes deux cousins... du côté de mon père... ce qui est possible, vu que je ne l’ai jamais connu. Si la portière vous dit quelque chose, vous lui fermerez la bouche avec une pièce de cent sous. Elle n’a jamais su résister à ça, la mère Lampou.

Le banquier promit de rappeler le moyen à son compagnon, et Clotilde lui écrivit l’autorisation nécessaire pour arriver le lendemain jusqu’à sa loge. Rentrée dans sa chambre, elle y trouva madame Beauclerc, qui, tout en la déshabillant, s’informa de ce que Marquier venait de lui dire, et de ce que l’on pouvait espérer de ce Melchior Vankrof. Clotilde ne l’avait vu que deux ou trois fois, mais elle en avait entendu parler à de Luxeuil et à ses amis comme d’un des plus riches étrangers de Paris. Son oncle, d’abord batelier sur l’Escaut, puis négociant-armateur, lui avait laissé en mourant une fortune de plusieurs millions que Melchior apprenait à manger noblement, c’est-à-dire à force de vices. Tous ces détails ravirent l’ancienne portière.

—C’est le bon Dieu qui t’envoie ce monsieur, ma biche, dit-elle avec une sorte d’onction; je savais bien qu’y t’arriverait comme ça quéq’bonne chance un jour ou l’autre... J’avais encore fait un cierge pour toi à Saint-Roch le mois dernier. On a beau dire, vois-tu, que c’est des superstitions de jésuites; moi j’ai toujours eu un fond de religion; aussi, tu vois que ça ne m’a pas trompée! Maintenant c’est à toi de profiter de l’occasion. Tu vas avoir une belle boule en main!...

—Une belle boule! répéta Clotilde; c’est pas celle de M. Vankrof, toujours, on dirait un potiron avarié.

—Y s’agit pas de plaisanteries, ma chère, interrompit la grosse femme choquée du peu d’effet produit par son discours; je parle sérieusement.

—Tiens, ça vous est égal à vous le physique de l’individu, reprit hardiment l’actrice; mais moi c’est autre chose. Après tout, Tutur était un beau garçon, tandis que ce M. Melchior est un vrai hérisson... Mon Dieu, ça ne m’empêchera pas de bien le recevoir, ajouta-t-elle en voyant le mouvement d’impatience de sa mère; on fera tout ce qu’il faudra, mais on a bien le droit de faire la différence peut-être!

Madame Beauclerc secoua la tête et poussa un gros soupir.

—Ah! les jeunesses, murmura-t-elle; ça a-t-il des idées petites! On voit bien, pauvres créatures, que vous ne connaissez encore rien de rien à la vie... ou plutôt, vois-tu, j’en reviens à mes moutons; tu as un faible pour ce monsieur de Luxeuil.

Clotilde haussa les épaules sans répondre, et acheva de se déshabiller en chantonnant. La vérité était qu’elle regrettait Arthur, non pour lui-même, mais par suite de la comparaison avec Melchior. Derrière le calcul de la courtisane il y avait le goût de la femme qui répugnait à l’échange, bien qu’en s’y soumettant. Puis, comme il arrive toujours, au moment de rompre cette liaison, elle y trouvait des charmes auparavant inaperçus: sa mémoire lui rappelait mille souvenirs endormis, réveillant mille riantes images!... La mère Beauclerc était déjà sortie depuis longtemps et l’actrice, demi-nue, continuait à rouler ses papillotes avec distraction, lorsque ses yeux, fixés sur le miroir, virent tout à coup la portière de velours se soulever doucement et la tête d’Arthur apparaître. Elle se retourna avec un cri...

—Chut! interrompit de Luxeuil en imposant silence de la main.