—N’en parlons plus, reprit rapidement de Luxeuil: toute explication nouvelle serait inutile... Aujourd’hui même M. Vankrof recevra la visite de deux de mes amis.
A ces mots il salua cavalièrement le Belge, qui rendit le salut avec une solennité gourmée et se retira.
Ainsi que nous l’avons dit, Vankrof n’était point un lâche, mais sa nature n’avait rien de militaire. Capable d’un acte de courage civil, il avait toujours eu une invincible répugnance pour les armes; puis c’était avant tout un homme de calcul, et le calcul lui annonçait dans cette occasion trop peu de chances favorables pour qu’il se résignât volontiers à les courir. Il avait entendu parler de l’adresse d’Arthur; il se voyait à sa merci, à peu près sûr de succomber, et cette persuasion assombrissait singulièrement ses réflexions. Il cherchait en lui-même le moyen d’arriver à une transaction sans avoir l’air de faiblir, lorsqu’on lui annonça Marquier. Le banquier, qui lui avait envoyé dès le matin un billet avec le laissez-passer de l’actrice, s’attendait à le trouver dans la joie de son prochain triomphe; il demeura tout saisi de son air soucieux. Mais ce fut bien autre chose lorsqu’après lui avoir raconté ce qui venait de se passer, le Belge déclara qu’il l’avait choisi pour témoin. Bien que l’état embarrassé des affaires d’Arthur eût singulièrement refroidi l’amitié du banquier, qui se prétendait compromis pour des sommes considérables, il avait toujours prudemment évité de rompre avec lui, et leur liaison était restée, en apparence, aussi intime. Or, en s’interposant dans le débat qui allait avoir lieu, il craignait que quelque explication n’amenât la découverte de ses dernières démarches près de Clotilde. Sa position, déjà fausse, pouvait devenir dangereuse si l’on en venait à des éclaircissements. Aussi son premier cri fut-il que ce duel ne pouvait avoir lieu: Vankrof objecta la provocation d’Arthur.
—C’est une folie, dit le banquier avec agitation; se couper la gorge pour une peinture!
—Il le faut, dit le Belge en pliant les épaules.
—Non, c’est impossible! reprit Marquier que la peur exaltait; le duel n’est plus dans nos mœurs, tous les hommes avancés le regardent comme un reste de barbarie auquel on doit avoir le courage de se soustraire.
Le millionnaire secoua la tête.
—Songez enfin à ma position, mon cher monsieur Vankrof, continua le petit homme; vous savez si je vous suis dévoué; j’ai chez moi une partie de vos fonds! mais d’un autre côté de Luxeuil est mon débiteur; s’il lui arrive malheur, ma créance est perdue, vous me tuez quatre-vingt mille francs! Je suis donc obligé, dans l’intérêt de mes affaires, de faire des vœux pour lui et contre vous!... C’est horrible, parole d’honneur, horrible, monsieur Vankrof; vous ne voudrez point me placer dans une pareille alternative!
—Mais comment y échapper? demanda le Belge pensif.
—Je n’en sais rien, reprit Marquier en parcourant la chambre; mais il faut tout employer, forcer de Luxeuil à partir... le faire enlever comme dans le Chevalier de Saint-Georges!... Ah! quel dommage que nous n’ayons plus la Bastille... c’était si commode pour...