Du reste, toutes les questions faites par Marc pour découvrir ce qu’il était devenu, furent vaines, et il se décida à des recherches suivies.

Mais avant de les commencer, il fallait savoir comment Honorine supportait sa nouvelle position. Plus que jamais peut-être, elle avait besoin de dévouement et de conseils. Marc résolut de la voir.

Il apprit à l’hôtel de madame de Luxeuil que le mariage d’Arthur avait été suivi de discussions violentes entre le fils et la mère. Cette dernière qui se vantait d’avoir tout conduit, s’était flattée que la fortune d’Honorine serait une proie commune; mais arrivé au but, Arthur oublia l’auxiliaire qui lui avait assuré la réussite et voulut profiter seul de la victoire. La comtesse indignée accusa son fils d’ingratitude, celui-ci répondit en demandant des comptes de tutelle qui ne lui avaient jamais été rendus; on s’aigrit des deux côtés, on se menaça et tout finit par une rupture. Le jeune homme quitta sa mère pour aller habiter avec Honorine, rue de Lille, l’ancien hôtel du général Louis.

Ce fut là que Marc se présenta déguisé en commis coureur pour les parfumeries. Ainsi qu’il l’avait prévu, il ne put arriver la première fois jusqu’à Honorine; mais il laissa au concierge une carte sur laquelle il écrivit son adresse et son nom avec prière de la remettre à madame Arthur de Luxeuil, et en avertissant qu’il reviendrait le lendemain. Il était sûr qu’ainsi prévenue, la jeune femme donnerait ordre de le recevoir.

Il allait partir, lorsque le tilbury d’Aristide Marquier s’arrêta devant le seuil de l’hôtel qu’il était près de franchir. Marc, tremblant d’être reconnu, se rejeta en arrière et enfonça son chapeau jusqu’à ses yeux; mais le banquier tout occupé de se débrouiller des rênes, pour les remettre au nouveau groom qu’il s’était donné depuis peu, ne prit point garde à ce mouvement. Il fit quelques recommandations à l’enfant, sauta du marche-pied à terre avec une affectation de légèreté, et passa en fredonnant, devant Marc, qui se hâta de franchir le seuil.

Depuis sa désagréable aventure avec Françoise, Marquier avait senti la nécessité de se réhabiliter aux yeux de la fashion par un redoublement de luxe. Il avait acheté un tilbury, pris un groom et loué un quart de loge aux Italiens. Il s’était même lancé dans les paris aux dernières courses, où il prétendait avoir perdu trois cents louis, c’est-à-dire, selon de Luxeuil, trois fois plus qu’il n’y avait engagé. Du reste, le banquier apportait à ces prodigalités l’espèce de rage des avares qui se mettent en dépense; il avait l’air d’essayer à s’étourdir lui-même, de repousser la réflexion et de vouloir se ruiner de parti pris.

Cette étourderie de bon ton ne l’empêchait pourtant ni de continuer les affaires, ni de profiter de tous les avantages que pouvait lui donner son habileté ou le hasard. Le loup cervier avait eu beau changer d’apparence, à la première occasion il reprenait sa nature et s’élançait à la curée. Ses gants paille, ses bottes vernies et son lorgnon n’étaient qu’un déguisement; comme l’habit de berger dont parle La Fontaine, ils lui servaient à s’approcher plus facilement du troupeau.

La modification apportée à ses habitudes s’était étendue jusqu’à ses sentiments. Instruit par son aventure avec Françoise, il avait renoncé aux amours de grisette, et s’était décidé à tenter quelque liaison qui pût le relever du passé et lui donner une position dans le monde galant de la fashion. Après avoir cherché quelque temps ses yeux s’arrêtèrent sur la femme d’Arthur.

Négligée par son mari dont l’éloignait évidemment une répulsion invincible, et de plus assez retirée du monde pour ne pas être en position de choisir son consolateur, Honorine semblait une conquête facile. Ce qui faisait sa défense se trouvait en elle et ne pouvait être deviné par Marquier; il ne vit que la position apparente et ne douta point du succès.

Arthur facilitait d’ailleurs toutes les tentatives. Trop insouciant pour garder Honorine et dédaignant trop Marquier pour le craindre, il n’opposait aucun obstacle à l’intimité de ce dernier.