Et dans son délire de mère elle baisait ses propres mains, pleurant comme si elle eût baisé les joues de son enfant.

M. Brousmiche, troublé, voulut en vain élever de nouvelles objections; Françoise s’habillait sans l’écouter pour aller chercher un revendeur. Il fallut enfin venir à une transaction. Le bossu obtint de la jeune femme qu’elle s’occuperait seulement ce jour-là de régler ce qu’elle devait, et de faire ses préparatifs, tandis qu’il se chargerait, lui, d’avertir les acheteurs pour la vente du lendemain.

Il espérait que ce retard pourrait modifier les résolutions de Françoise; mais il ne fit que la raffermir dans son projet. Ainsi qu’elle l’avait dit au bossu, rien ne la retenait plus à Paris; tout l’en repoussait au contraire. Son enfant était devenu l’unique pôle vers lequel se tournait ce cœur blessé. Elle vendit tout ce qu’elle possédait, comme elle en avait annoncé l’intention, et après avoir laissé à M. Brousmiche sa cuiller d’argent en souvenir d’amitié et pour qu’elle servît à M. Michel s’il revenait jamais, elle embrassa le bossu avec la tendresse d’une sœur, et monta dans le cabriolet qui devait la conduire aux diligences de Louviers.

Le portier resta sur le seuil de la porte cochère tant qu’il put voir le cabriolet, puis, rentrant dans sa loge, il s’assit tristement entre son chat et son oiseau.

III
Encore Marc.

Le départ de Françoise après la disparition de M. Michel et l’absence de Marc, toujours retenu à l’hôpital, avaient laissé le portier de la rue des Morts dans un complet isolement. Il restait encore, sans doute, dans la maison de l’entrepreneur beaucoup d’habitants, mais ce n’étaient point de ceux que le petit bossu appelait ses locataires. Il n’était associé ni à leurs afflictions, ni à leurs joies. Au milieu de cette réunion de travailleurs indigents, Marc, M. Michel et Françoise formaient un groupe de réprouvés près duquel le mépris qui frappait son infirmité lui avait naturellement assigné une place. Mais une sorte de fatalité avait subitement désuni et dispersé ce faisceau de misères fraternelles, de sorte que maintenant il restait seul livré au ridicule et au dédain.

L’absence de la jeune ouvrière lui fut surtout pénible, non-seulement parce qu’elle partit la dernière, mais parce que l’habitude de sa présence avait, pour le bossu, quelque chose de plus doux, de plus nécessaire; il trouvait, dans cette affection, le charme caressant que la femme communique à tous les liens. M. Brousmiche avait besoin de voir Françoise, d’entendre sa voix sans qu’il s’en fût jamais rendu compte; c’était, comme l’air, un élément de vie et de bien-être dont on ne comprend la nécessité que lorsqu’on l’a perdu.

En descendant plus au fond de lui-même, il eût peut-être trouvé la cause de ce besoin longtemps ignoré; mais sans pouvoir donner de nom au sentiment particulier qui l’attachait à la fleuriste. Ce n’était point de l’amitié, car l’amitié n’a point cette ardeur; c’était encore moins de l’amour, car l’amour a des désirs, des espérances, des jalousies; c’était plutôt un mélange de ces deux affections; un sentiment confus, incomplet et singulier comme celui qui l’éprouvait.

Malgré l’abattement dans lequel la tristesse avait jeté le petit bossu, il visitait Marc le plus souvent qu’il le pouvait. Craignant de nuire à la guérison du blessé, il lui cacha quelque temps le départ de Françoise et la disparition du duc; mais, pressé par ses questions, il finit par tout avouer. Dès ce moment le garçon de bureau ne songea qu’à quitter l’hôpital, et il sollicita son billet de sortie avec tant d’instances que le médecin finit par céder.

Son premier soin fut de courir à l’hôtel de la comtesse où il apprit le mariage d’Honorine. Bien que ce coup fût prévu, il en demeura d’abord terrassé. Ainsi tous ses avertissements avaient été sans résultat, tous ses efforts inutiles! Le duc de Saint-Alofe lui-même n’avait pu rien empêcher, et, selon toute apparence, son intervention lui avait été fatale.