—Qu’y a comme un mauvais sort qui la poursuit. Tout ce qu’elle fait dans le pays amène des fouah (huées); on l’accuse de tout le mal et on ne veut pas croire au bien.
—Ah! je ne m’étais donc pas trompé, interrompit vivement Marcel, qui croyait avoir fait la même observation, et d’où peuvent venir ces préventions?
—Qu’est-ce qui sait d’où vient le vent qui brûle les prairies ou la pluie qui noie les blés? répondit Micou; voilà cinquante ans que je garde les moutons dans les friches et que je regarde dans le ciel sans pouvoir dire comment arrive le plus petit nuage. Les dires des vieux ne sont pas des lures (sornettes), allez, not’ maître; les hommes sont, sans comparaison, comme mes moutons; y z’ont des bergers et des chiens qui les conduisent; seulement y en a de bons et de maxis; et c’est ça qui fait le malheur ou la chance.
De Gausson savait qu’il eût été inutile de combattre les opinions du vieux berger; il prit congé de lui et continua sa route vers la ferme. Mais cet entretien, en confirmant ses propres remarques sur l’espèce de réprobation qui frappait Honorine, le jeta dans une sombre préoccupation. Quel hasard, ou plutôt quel ennemi secret pouvait avoir ainsi prévenu le plus grand nombre contre la jeune femme? Le vieil Anselme avait raison; un mauvais esprit pesait sur la vie d’Honorine, mais ce mauvais esprit avait un corps, un nom qu’il fallait découvrir. Les soupçons de Marcel allaient de l’un à l’autre sans oser ni sans pouvoir s’arrêter. Il arriva enfin à la ferme et trouva à l’entrée Françoise qui lui ouvrit la porte de l’espèce de salon où se tenait la malade.
C’était cette pièce du rez-de-chaussée, dont nous avons déjà parlé et qui servait à la fois de parloir, de bureau et de lingerie. Depuis sa maladie, la mère Louis avait encore ajouté à ces destinations. Ne pouvant quitter ce qu’elle appelait la chambre jaune, elle en avait fait le centre de son activité valétudinaire. C’était là que l’on portait les échantillons de récolte, les provisions de ménage, les instruments à réparer. Son inquiétude soupçonneuse avait grandi avec sa faiblesse. Ne pouvant promener sa surveillance, comme autrefois, sur toutes les parties de la ferme, elle eût voulu concentrer celle-ci tout entière dans l’étroit espace où la retenait son mal, rapprocher ce qu’il ne lui était plus permis d’aller trouver, tout amener enfin à portée de sa main et de son regard. Cette monomanie donnait à la pièce où elle se trouvait une apparence de désordre et d’encombrement impossible à rendre. On y voyait, pêle-mêle, des pains sortant du four, des livres de comptabilité, des tisanes et des tourtes de saindoux. A toutes les poutres étaient suspendues des touffes desséchées de plantes potagères conservées pour graines ou des paniers remplis de vieilles ferrailles. Dans les coins on voyait entassés les socs destinés à la forge, les pioches sans pointe, les faux ébréchées et les bêches qui attendaient un manche. Le plancher était enfin couvert de mannequins de fruits, de barres de savon et de poupées de lin peigné; une petite roue de charrue toute neuve avait été placée sous la fenêtre.
Assise au milieu de ce chaos, la mère Louis s’occupait à battre du lait, tout en donnant ses ordres à une servante qui arrangeait des œufs dans une corbeille. Sans avoir beaucoup maigri, la fermière avait perdu cette apparence de vigueur qui frappait autrefois dès le premier coup d’œil. Son teint coloré avait pris je ne sais quelle pâleur jaune et jaspée de petits filaments rougeâtres; ses chairs flasques flottaient à chaque mouvement et ses membres roidis semblaient avoir perdu leurs articulations. Ses yeux seuls, plus ronds et plus ouverts, avaient pris un éclat fiévreux qui, joint à la mobilité de la prunelle, leur donnait quelque chose de légèrement égaré. Une toux opiniâtre appelait par instant le sang au visage qui devenait ensuite subitement plus pâle. Son costume, dont la propreté soignée frisait autrefois l’élégance, avait éprouvé la même transformation. Composé de pièces disparates, il annonçait une sorte d’abandon de soi-même qui est, même chez la femme la moins recherchée, le symptôme le plus certain du triomphe de la souffrance. Un verre et un broc remplis de maître-cidre étaient placés à portée de sa main, car depuis que la maladie avait enlevé à la paysanne son activité, elle cherchait une consolation malheureusement trop fréquente dans la tisane de Marin-Onfroy, et tous les efforts d’Honorine pour combattre cette déplorable passion, devenaient chaque jour plus inutiles. Au moment où reprend notre récit, elle venait encore de recourir à ce dangereux remède, tandis que la jeune femme, assise devant un petit bureau, achevait tout haut quelques calculs.
—Alors tu ne trouves pas le compte! s’écria tout à coup la mère Louis, y manque encore un écu et sept sous?
—Je vais recommencer l’addition, balbutia la jeune femme troublée par la voix de Marcel qu’elle crut reconnaître.
—C’est la malédiction du bon Dieu qui est sur moi, reprenait la fermière d’un ton lamentable. Tous les goureurs du pays se sont donné le mot pour profiter de ma maladie. Y me feront mourir sur une botte de paille... et dire que personne ne prendrait les intérêts d’une pauvre malheureuse qui ne peut plus gandoler (remuer). Ah! Jésus-Sauveur, qu’est-ce que je vais donc devenir? Eh bien! pourquoi que tu laisses tes chiffres, toi?
—Voici M. de Gausson, ma mère, dit Honorine, en montrant le jeune homme qui venait d’ouvrir la porte.