Marcel répondit qu’il les traiterait le moins mal qu’il lui serait possible, et aida la vieille paysanne à atteindre le sommet de l’escalier étroit et tournant. Honorine suivait avec l’idiot.
—Nous voilà arrivés, dit enfin de Gausson, en poussant une petite porte de chêne qui servait d’entrée à son logement.
—C’est pas malheureux, reprit la mère Louis essoufflée: faut que vous ayez du jarret pour vous loger, comme une cloche, auprès des nuages. Ouf! heureusement que voici de quoi s’asseoir.
Le jeune homme avança un grand fauteuil gothique garni de cuir, dans lequel la vieille femme se laissa tomber; puis des tabourets de même forme pour Honorine et pour l’idiot. Mais celui-ci s’était accroupi dans le coin le plus obscur, près d’une petite cheminée de fonte incrustée dans l’intérieur du mur, et la jeune femme regardait autour d’elle avec une curiosité et une émotion involontaires.
Le logement de Marcel avait, en effet, dès le premier aspect, quelque chose de singulièrement remarquable. Il ne se composait que de deux pièces séparées par une portière alors ouverte, et qui permettait ainsi de le voir tout entier. Les murs, sans tapisserie, n’avaient d’autres ornements que quelques armes de chasse; un filet de pêche et un caban de peau de chèvre suspendu près de la porte. Tout l’ameublement de la première pièce consistait en quelques siéges gothiques, une table à pieds tors et une grande armoire de chêne sur les battants de laquelle avait été sculpté l’H symbolique surmonté de la croix des chrétiens. Dans la seconde pièce, on apercevait une couchette de fer recouverte d’un tapis brun, quelques rayons chargés de livres, et un pupitre d’ébène incrusté; enfin, sur l’un des pans de la muraille, vis-à-vis du chevet du lit, Honorine reconnut la petite croix trouvée par de Gausson le jour où il l’avait arrachée à la mort. Il y avait dans cet intérieur quelque chose de pauvre, de noble et de sévère qui toucha la jeune femme jusqu’aux larmes. Le logis révélait complétement le maître. Au milieu de ces meubles de chêne, de ces armes, de cette couche de fer, la croix de brillants apparaissait comme un symbole; c’était la seule richesse et le seul ornement de cette demeure, comme l’amour qu’elle rappelait était le seul espoir et la seule joie de celui qui s’y abritait.
Honorine s’approcha de la fenêtre pour cacher son trouble. La vue embrassait un horizon immense entrecoupé de collines, de bois, de villages, au delà duquel une bande d’un bleu sombre allait se réunir aux nuages, c’était la mer. Plus près, le regard s’arrêtait sur les taillis et les vergers qui entouraient Vertbec, et plus près encore sur les ruines au milieu desquelles s’élevait le donjon. Le vent qui soupirait à peine aux pieds de la colline, grondait sourdement au haut de la tour, et les oiseaux nichés dans les créneaux passaient à chaque instant devant le vitrage qu’ils effleuraient de leurs ailes.
Honorine, un coude appuyé au rebord de la croisée, regardait et écoutait, le cœur gonflé d’attendrissement. La grandeur poétique du spectacle qu’elle avait sous les yeux, la pensée qu’elle se trouvait chez Marcel, mille souvenirs qui traversaient sa mémoire, mille espérances qui tourbillonnaient confusément devant son âme, tout en elle et hors d’elle semblait se réunir pour accroître son trouble! De Gausson s’était excusé près de ses hôtes et était ressorti afin de donner des ordres au jeune paysan qui le servait; la mère Louis, fatiguée de sa course, venait de s’asseoir sur son fauteuil; l’idiot ne faisait entendre, comme d’habitude, qu’un murmure monotone. Honorine resta longtemps à la même place, en proie à une émotion qui n’était ni le bonheur ni la tristesse, mais qui tenait, à la fois, de tous deux.
XXIII
Une journée chez Marcel.
Le retour de Marcel arracha Honorine à sa rêverie. Il revenait avec le jeune paysan chargé de tout ce qu’il avait pu se procurer à la ferme de Vertbec. La mère Louis se réveilla à son entrée.
—A la bonne heure, dit-elle en apercevant les provisions, nous allons faire une sapée (festin), moi d’abord j’ai la frinvalie. Voyons, mezette, aide donc le jeune gars à nous mettre le couvert.