Honorine obéit. Elle éprouvait une sensation étrange à remplir chez Marcel ces soins domestiques; c’était en même temps comme de la honte et de la joie. Le jeune homme, de son côté, semblait fasciné. Il la regardait aller et venir dans ses deux chambres, dresser le couvert, préparer le repas comme si elle se fût trouvée à la ferme, et son cœur se gonflait d’ivresse; il eût désiré oublier tout le reste, croire un instant qu’elle était là chez elle, pour lui et avec lui! Il contemplait avec une sorte de respect ce pauvre ménage de solitaire, la veille encore sans valeur et aujourd’hui consacré par sa visite. Il eût voulu baiser chaque objet qu’elle avait touché, il se sentait enivré de cet air qu’elle remplissait de son haleine, des froissements de sa robe, du léger bruit de ses pas! La mère Louis l’arracha à son extase en criant de se mettre à table. L’exercice et le grand air avaient éveillé l’appétit de la fermière qui avait d’ailleurs le principe normand, que tout ce que l’on mange chez les autres est autant d’ajouté à notre bien. Honorine voulut la rappeler à la prudence, mais elle s’écria:
—La paix, voyons, mezette; je t’ai conduite à ton valentin (galant), faut être reconnaissante.
Et la jeune femme, toute honteuse, n’osa plus hasarder aucune objection. L’idiot montrait encore plus d’avidité. On eût dit qu’il satisfaisait une faim longtemps inassouvie. La mère Louis prenait plaisir à cette voracité que rien ne pouvait rassasier.
—Va, va, grand Jodane, disait-elle en chargeant l’assiette de l’idiot, le voisin ne regarde pas à son commentage (vivres), faut t’en donner à mort. Ce grec de mière l’aura fait jeûner par économie et il aura pris sa faim pour une maladie. Encore un coup, grand Jodane; justement la bouteille est débouchée; mais, comme on dit, à bon bère n’y a pas besoin de bouchon.
A tout cela de Gausson et Honorine répondaient peu de chose. Heureux de se trouver l’un vis-à-vis de l’autre à la même table, ils jouissaient silencieusement de leur joie. Mais enfin, le repas fini, Marcel proposa de visiter avant de repartir, ce qu’il appelait en souriant son domaine.
—J’ai fait labourer quelques pieds de terre près de la grande tour ruinée, dit-il, et j’y ai moi-même planté des fleurs. A défaut de dessert, je puis vous offrir un bouquet.
—Merci, dit la mère Louis, qui se sentait alourdie par le déjeuner; j’ai pas le cœur à marcher maintenant; montrez ça à la petite, qui aime les fleurs comme une avette (abeille).
Honorine voulut se défendre de quitter sa grand’mère; mais celle-ci l’y obligea.
—As-tu peur du voisin, dit-elle, fais donc pas la mijaurée comme ça, voyons! Y te mangera pas, M. Marcel. Va avec lui pendant que moi je ferai un somme.
La jeune femme ne pouvant refuser plus longtemps sans affectation, appela l’idiot, qui descendit avec elle.