—Ah! vous voilà enfin! s’écria-t-elle d’une voix altérée; je languissais d’inquiétude; il ne vous est rien arrivé au moins?
—A boire! la Parisienne, cria la mère Louis d’une voix rauque; j’ai la falle (estomac) pleine de charbons ardents.
—Grand Dieu! est-ce que vous êtes malade? demanda la grisette.
—Non, interrompit Honorine, en rejetant les rênes sur le cou de la Caillie; aidez-moi à la descendre et ne dites rien à personne.
Françoise comprit, et aida la jeune femme qui fit le tour pour ne point traverser la grande pièce du rez-de-chaussée où tout le monde se trouvait, conduisit la mère Louis à sa chambre et l’obligea à se mettre au lit. La grisette avait averti un des garçons de remiser le char-à-bancs en se contentant de répondre à ses questions que les dames étaient rentrées fatiguées de leur promenade et désiraient du repos. Elle rejoignit ensuite Honorine demeurée près du lit de sa grand’mère. Cette espèce de mystère éveilla nécessairement la curiosité de la ferme. On avait cru entendre la mère Louis parler à haute voix; on continuait à marcher dans sa chambre et Françoise ne redescendait pas: une des servantes voulut savoir ce qui se passait et monta sous prétexte d’offrir ses services, mais Honorine qui craignait de laisser voir sa grand’mère dans l’état honteux où elle se trouvait, la remercia sans lui ouvrir, et elle descendit sans avoir entendu autre chose que les plaintes de la fermière qui demandait à boire. Il était évident qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire que la dame de Paris voulait cacher. On essaya d’interroger l’idiot, mais il ne put donner aucun renseignement. Anselme Micou consulté à son tour ne répondit rien sinon que l’on était dans le treizième automne, l’année du malheur des Motteux. Il fallut donc se retirer sans en savoir davantage.
Mais le lendemain, en se levant, les valets apprirent que l’on avait envoyé chercher M. Vorel et que leur vieille maîtresse se trouvait dans un état alarmant. La nuit avait été terrible pour Honorine et Françoise. A l’ivresse de la mère Louis avait succédé une exaltation fébrile que rien n’avait pu apaiser: elle voulait se lever, visiter ses voisins, faire bandours et bobans (réjouissance et bonne chère); c’était enfin un délire d’épicuréisme dont les deux jeunes femmes avaient été d’autant plus effrayées qu’il semblait plus contraire à toutes les habitudes de la vieille paysanne. Elles ne savaient point encore que ce qui leur semblait du délire n’était que l’expansion de goûts longtemps contenus. Car, nous en avons déjà fait ailleurs la remarque, si la maladie dénature parfois les instincts, souvent aussi elle les affranchit et relève tout à coup un caractère ignoré des autres et de nous-mêmes. Une vie laborieuse avait pu comprimer les penchants sensuels de la mère Louis, mais sans les éteindre; cette nature, sobre par économie, avait conservé toute son avidité inassouvie. En sentant la vie lui échapper, elle se retournait avec une sorte de fureur vers ces plaisirs dont elle s’était sevrée et qu’elle ne pouvait plus ajourner. Chose étrange à dire et pourtant ordinaire, tous les désirs se réveillaient chez la fermière des Motteux au moment où la maladie la rendait impuissante à les satisfaire! Elle regrettait le temps perdu, les joies oubliées: comme ces affamés auxquels il ne reste plus que quelques instants pour assouvir leur faim, elle eût voulu ressaisir à la fois tout cet arriéré de jouissances.
Telle était même l’énergie de cette sensation qu’elle lui avait fait oublier ses inquiétudes avaricieuses; elle demandait que tout fût en fête aux Motteux, qu’on adressât des invitations, que l’on préparât ce qu’il fallait pour recevoir des convives; elle voulait s’amuser une fois en sa vie. Sa jeunesse lui revenait, et elle la recevait comme l’enfant prodigue en tuant le veau gras! Triste et tardif retour à des goûts toujours réprimés mais jamais vaincus! Vorel la trouva dans ce paroxysme de prodigalité. A la vue du médecin, elle voulut que l’on apportât une bouteille de poiré bouchée pour trinquer avec lui, et elle lui déclara qu’il fallait la guérir tout de suite, parce qu’elle était décidée à prendre du bon temps.
—Après tout, on ne vit qu’une fois, dit-elle; il n’y a pas besoin d’être milsondier (millionnaire) pour manger des fallues (gâteau). J’ai assez travaillé à c’ t’heure et je veux un peu rire avant d’être cousue dans le drap.
Vorel parut surpris du changement opéré chez la vieille femme, mais il lui répondit conformément à ses souhaits. Il demeura longtemps près de son lit, l’interrogeant, l’observant et semblant réfléchir. Enfin il prescrivit quelques soins à donner, accorda à la malade presque tout ce qu’elle demanda et promit de revenir. Il revint, en effet, le soir, puis les jours suivants, et se montra encore moins sévère. Les désirs de la mère Louis semblaient être sa seule règle; il trouvait toujours quelque motif pour y céder. Honorine qui voyait le funeste résultat de ces concessions, s’efforçait de les combattre; mais Vorel appuyait alors la malade qui, forte de cette approbation, s’emportait contre sa petite-fille et l’accusait de tyrannie. Il résulta, au bout de quelque temps, de cette conduite différente, un déplacement d’affection. La mère Louis reporta sur Vorel une partie de l’amitié qu’elle avait eue pour Honorine et sur Honorine l’aversion qu’elle avait eue contre Vorel. Celui-ci s’en aperçut et redoubla de complaisances. Loin de réprimer les dangereux caprices de la malade, il les excitait; il cherchait lui-même ce qui pouvait flatter ses goûts sans s’inquiéter des suites; on eût dit qu’il poursuivait le double but de lui plaire et de hâter, chez elle, les progrès du mal.
Honorine, au contraire, bien qu’elle s’aperçût du mauvais effet de ses oppositions, y persistait par conscience et par attachement. Il en résulta une aigreur toujours croissante de la part de la mère Louis qui se remit à l’appeler la dame de Paris. Elle lui retira les comptes pour les confier de nouveau au médecin. Une vente heureuse conclue par ce dernier acheva de le rétablir dans l’amitié de la vieille paysanne. Vorel venait chaque soir faire une partie de brisque près de son lit, en mangeant une rôtie arrosée de poiré. Il lui parlait des travaux de la ferme, lui racontait les commérages de Trévières, et trouvait moyen de flatter ses vanités et ses manies. Aussi la vieille femme proclamait-elle le médecin le roi des bons gars.