Cependant les progrès de la maladie étaient chaque jour plus visibles; la mère Louis ne sortait plus de sa douloureuse torpeur que pour prendre des repas, infailliblement suivis d’une surexcitation fiévreuse qu’exaltait encore la tisane de Marin-Onfroy. Son dépérissement frappait tous les gens de la ferme sans qu’ils en devinassent la cause. Anselme Micou seul secouait la tête quand on s’en étonnait.

—C’est la treizième année! répétait-il toujours; vous voyez que mam’ Louis a beau manger et boire du chenu; rien ne lui profite; il y a sur elle un mauvais sort.

Ce mauvais sort, c’était le médecin. Il avait hâte d’en finir avec une existence qui exposait l’héritage espéré; mais, en précipitant sa fin, il eût voulu reconquérir ses anciens avantages, et arracher à Honorine le droit de lui disputer une part dans les dépouilles de sa victime. Il eut en conséquence recours à toutes les ruses, à toutes les insinuations. Ses entretiens de chaque jour devinrent comme autant de fils pour tisser la trame dans laquelle il voulait prendre l’esprit de la malade. Celle-ci se débattait en vain et se dégageait avec efforts des nœuds qui l’enveloppaient. Vorel recommençait la chaîne brisée avec cette ténacité patiente des volontés qui se cachent. Il détachait insensiblement du cœur de la vieille les souvenirs qui lui recommandaient encore Honorine; il multipliait entre elle et cette dernière les occasions de lutte; puis il la plaignait doucement de ce ton de pitié réservée qui irrite les âmes emportées. Enfin, quand il crut avoir suffisamment préparé la vieille femme, il se décida à frapper un grand coup. Le hasard sembla pour cela venir à son aide.

XXIV
Le Gendre et la Belle-Mère.

Un soir que la malade était plus abattue que d’habitude, Honorine voulut essayer quelques nouvelles représentations; mais la souffrance avait mal préparé la mère Louis à la soumission; elle répondit aux conseils de sa petite-fille par des emportements, et enfin lui ordonna de sortir. Honorine, craignant d’augmenter son irritation en prolongeant le débat, se retira les larmes aux yeux. Son départ n’apaisa point la malade; elle continua à se plaindre amèrement des persécutions de la dame de Paris, qui prétendait la gouverner à sa guise.

—V’là comme c’est reconnaissant! ajouta-t-elle en frappant de son poing sur le lit; ça commence par vous demander un pauv’coin par charité, et quand vous l’y avez donné, ça veut toute la maison. Ah! mais non, mais non! j’suis pas encore tombée en enfance, j’suis trop cœurue pour qu’on me marche sur la tête... Faudra en finir, et plus vite que ça.

Vorel s’efforça de l’apaiser, mais en termes qui eurent pour résultat d’allumer plus vivement sa colère. Enfin, il lui fit observer, d’un ton peiné que, si un pareil état de chose se prolongeait, il était à craindre que l’incompatibilité des caractères ne nécessitât, quelque jour, une rupture fâcheuse. Tout cela était dit avec des circonlocutions et des pauses qui ne pouvaient qu’exalter l’impatience emportée de la mère Louis; aussi déclara-t-elle, en l’interrompant, que ce jour-là était venu, qu’elle voulait être la maîtresse à la ferme, et qu’elle était décidée à prier la dame de Paris de chercher un autre gîte. Le médecin objecta la difficulté d’une pareille séparation et l’espèce de droit acquis par Honorine de rester aux Motteux... qu’elle pouvait regarder comme sa propriété future! A ce dernier mot la mère Louis fit un bond.

—Sa propriété, répéta-t-elle; c’est-à-dire qu’elle me croit déjà morte! Ah! c’est pour ça qu’elle veut tout faire de son esto (mouvement) et que je suis comme un second manche à une cognée? Eh ben, j’connais le moyen de lui ôter son idée; pas plus tard que demain, mon mière, vous amènerez ici le notaire. J’veux lui chanter une chanson, et quand elle sera sur du timbré, on verra si la Parisienne est aussi glorieuse.

Vorel affecta de ne point prendre au sérieux la recommandation de sa belle-mère afin de la faire insister, et, après une résistance destinée à la raffermir dans son projet, il promit de remplir ses intentions. Anselme Micou entra dans ce moment en avertissant que le boucher d’Isigny venait d’arriver, et le médecin descendit afin de traiter avec lui pour la vente d’un certain nombre de moutons.

La fermière retint le vieux berger et lui adressa plusieurs questions sur le troupeau et sur la culture. Mais sa récente colère l’avait mise dans une agitation qui l’empêchait de bien suivre les réponses d’Anselme.