On ne lui fit aucune réponse, et l’ombre et le bruit s’éloignèrent. Elle poussa un cri d’épouvante auquel accourut Honorine, qui venait d’entrer dans la chambre voisine.

—Il y a quelqu’un dans le corridor! dit précipitamment la mère Louis.

La jeune femme y regarda, et répondit qu’elle ne voyait personne.

—Demande de la lumière et cherche partout, reprit la fermière, je suis sûre d’avoir entendu marcher; je veux savoir qui est-ce qui nous écoutait.

Honorine appela Françoise, qui arriva avec une puette (chandelle de résine), mais toutes leurs recherches furent inutiles. La mère Louis demeura tremblante. La révélation de l’idiot l’avait bouleversée. Au milieu de toutes ses variations de conduite, il y avait en elle, contre Vorel, une répugnance instinctive qui se taisait par instants, mais que la première occasion faisait renaître. Circonvenue par le médecin, lorsqu’elle revenait à lui c’était le fait de la fascination bien plus que de la sympathie; elle se laissait prendre, elle ne se livrait pas, et, au milieu de ses abandons les plus entiers, elle conservait une sourde défiance. Aussi, la confidence de Henri éveilla-t-elle dans son esprit moins d’incrédulité que de soupçons: mise sur la voie, elle donna libre carrière à son imagination; elle rapprocha des circonstances, se rappela des détails, et plus l’examen avançait, plus les preuves devenaient évidentes et multipliées! Honorine, frappée du trouble dans lequel elle avait retrouvé la malade, essaya de l’interroger; mais la mère Louis ne répondit que par des phrases inintelligibles. Elle répétait que, pour l’honneur de la famille, il ne fallait rien dire, qu’elle voulait d’abord s’assurer de la vérité; que le lendemain, le notaire devait venir et qu’il connaîtrait son projet! Elle ne s’expliqua point davantage; encore tout cela était-il entrecoupé de plaintes, d’imprécations, de marques de pitié pour la jeune femme. Celle-ci regarda l’exaltation de sa grand’mère comme du délire, elle allait faire chercher Vorel lorsqu’il arriva. A sa vue, la mère Louis poussa une exclamation de terreur et se rejeta dans la ruelle du lit.

—N’approchez pas, s’écria-t-elle, je n’vous ai pas demandé; j’ai besoin de rien.

Le médecin parut surpris et s’arrêta devant l’alcôve.

—Vous souffrez davantage ce soir? demanda-t-il d’un air paterne.

—Je ne souffre pas! interrompit la fermière; demain je serai bien... et je m’informerai... je saurai... enfin, je m’entends... le moment d’hériter n’est pas encore venu... ni celui d’hériter seul, non!... Tenez... ne me faites pas causer... Allez-vous en, mon gendre, ça vaudra mieux, allez-vous-en.

—Je crois, en effet, qu’il serait dangereux pour vous de trop parler, dit Vorel sérieusement; tâchez de vous calmer; je reviendrai... plus tard.