Depuis quelques instants, son agitation avait fait place à une torpeur fiévreuse. Honorine craignant de la fatiguer allait écarter la lumière et refermer les rideaux, lorsqu’elle aperçut l’idiot accroupi dans un coin de l’alcôve, et qui épiait ses mouvements. Elle lui fit signe de se lever pour la suivre, mais il répondit par un grognement de refus. Craignant d’engager un débat dont le bruit eût troublé le repos de la malade, elle se décida à le laisser où il se trouvait et à passer, avec la lumière, dans la chambre voisine. Dans ce moment arriva le notaire qui avait été demandé. Elle lui annonça que sa grand’mère venait de s’endormir, et l’engagea à revenir le lendemain.

Tous ces détails avaient pris plus de temps que nous n’avons pu leur donner d’espace dans notre récit. La nuit était déjà avancée et la fatigue commençait à se faire sentir à Honorine. Elle s’assit près de la fenêtre, les yeux fixés sur cet abîme sombre de la nuit, au fond duquel brillaient à peine quelques étoiles qui semblaient vaciller dans les nuages comme les feux de vaisseaux ballottés par la mer. Elle essaya d’abord de lutter contre la fascination endormeuse de cet aspect; elle pencha l’oreille vers l’alcôve pour guetter la moindre plainte ou le plus léger appel; mais tout était silencieux. Au dehors, on n’entendait que le frissonnement de la brise sur les vitres, au dedans que la respiration affaiblie de la mère Louis. Les paupières d’Honorine s’abaissèrent malgré tous ses efforts; elle flotta quelque temps entre la veille et le sommeil, puis sa tête s’affaissa sur sa poitrine et elle s’endormit. Mais son âme, en sortant de l’empire du réel pour entrer dans celui des songes, sembla déposer sur la limite toutes les tristes images du passé. Il lui sembla qu’elle recommençait à vivre, non plus orpheline, mais protégée par sa mère, qu’elle voyait jeune et souriante, comme dans le portrait qui lui avait conservé ses traits. Elle se tenait aux pieds de cette douce protectrice qui berçait sa tête sur ses genoux et passait la main dans ses cheveux, tandis qu’un peu plus loin Marcel, debout et souriant, les regardait! Elle entendait sa voix et celle de sa mère résonner à son oreille comme une musique, et toutes deux arrangeaient son avenir sans qu’elle eût besoin de rien dire, car leurs yeux lisaient dans son âme comme dans un livre ouvert. Puis, une nuit passait sur ce tableau et elle se retrouvait près du jeune homme un bras sur son épaule, une joue sur ses cheveux, écoutant la baronne qui lisait des vers à quelques pas, et ce qu’elle lisait était une traduction fidèle de ce qu’ils sentaient tous deux. Ici le songe redevenait confus. Ce n’était plus qu’une succession d’images tendres, charmantes et à peine saisies, une sorte de revue de tous ces rêves de jeunesse auxquels manque une forme, un nom, et que la pensée suit comme l’œil suit le nuage. Cependant, au milieu de ce chaos de douces visions, flottaient toujours deux fantômes, sa mère et de Gausson! Elle les tenait chacun d’une main, et marchait avec eux emportée dans un tourbillon d’ivresse sereine. Leurs noms erraient sur ses lèvres; elle écoutait le sien que leurs voix tendres semblaient se renvoyer.

Mais tout à coup ces voix changèrent; elle n’en entendit plus qu’une inquiète, haletante, et ce n’était pas la même, c’était la voix de Françoise! Elle se débattit contre cette espèce d’hallucination, jusqu’à ce que les efforts de la lutte l’eussent arrachée au sommeil. Elle ouvrit les yeux, il faisait grand jour, et la grisette penchée sur elle l’appelait.

—C’est bien, Françoise! répéta-t-elle en s’efforçant de se reconnaître.

—Réveillez-vous, réveillez-vous, reprit la jeune fille oppressée.

—Ma grand’mère souffre-t-elle davantage? demanda Honorine.

—Non, elle dort, répliqua la fleuriste, mais quelqu’un vient d’arriver et veut vous parler.

—Quelqu’un?

—M. Marc.

—Ciel! il est ici?