—Non.
—Qu’est-ce donc alors?
Micou se découvrit, et, faisant le signe de la croix, il dit avec une simplicité émue et pieuse:
—La grand’mère vient de mourir!
XXV
L’accusation.
Après le premier saisissement de douleur, Honorine avait suivi à la ferme ceux qui étaient venus la chercher. Elle voulut se rendre près de la morte où elle resta en prière jusqu’à l’arrivée de Vorel; il lui annonça la visite du juge de paix appelé pour remplir les formalités exigées par la loi et l’engagea doucement à se retirer. La jeune femme ne fit point de résistance. La présence des gens de la ferme, qui venaient témoigner successivement une douleur plus bruyante que profonde, l’avait jusqu’alors tenue dans une pénible oppression; elle sentait le besoin de se livrer seule et en liberté à son affliction. Elle déposa donc un dernier baiser sur les mains immobiles de sa grand’mère et courut s’enfermer dans sa chambre, où ses larmes purent couler sans contrainte. Ces larmes n’étaient que trop justifiées par la perte qu’elle venait de faire. Quelle que fût l’égoïste rudesse de celle qui lui était enlevée, elle n’avait point de plus sûre protection. La mère Louis l’avait aimée à sa manière, elle s’était parfois émue de son isolement, elle l’appelait d’un de ces noms familiers que rien ne remplace; c’était un anneau de famille qui se brisait, et, de fer ou d’or, il restait sans prix, car c’était le dernier! Puis la mort est un si puissant appel à la miséricorde! les défauts de l’être qu’on vient de perdre s’effacent si aisément dans notre souvenir! Émus de sa disparition, nous ne voulons nous rappeler que ce qui le rendait digne de notre attachement; nous formons un faisceau de tous ses mérites, nous dressons à sa mémoire un autel, et tout ce qu’il a pu nous faire souffrir est oublié. Dans les cœurs généreux, la moindre séparation éteint les ressentiments; mais pour les transformer en tendresses, il faut la grande absence, celle que nous savons sans espérance et sans retour!
Honorine passa plusieurs heures abandonnée à son affliction. La sincérité de ses regrets lui avait fait oublier les avertissements de Marc et tout le reste; elle ne songeait qu’à cette mort rapide qu’elle n’avait pu prévoir ni adoucir; elle se reprochait amèrement son absence dans un pareil instant; elle fondait en larmes à la pensée que sa grand’mère l’avait peut-être appelée au moment de fermer les yeux et ne l’avait point trouvée là! Elle était au plus fort de ses crises de regrets, lorsqu’on frappa à sa porte. C’était Françoise qui entra pâle, agitée, et referma vivement derrière elle. Honorine lui demanda la cause de ce trouble.
—Mon Dieu! je ne puis vous dire au juste de quoi il s’agit, répondit Françoise dont le regard se tourna vers la porte avec une sorte d’effroi; mais ils sont tous là dans la chambre de madame Louis... C’était d’abord M. Vorel et le juge de paix; puis on a envoyé chercher un autre médecin, puis M. Duclerc, le pharmacien; et enfin la plupart des gens de la ferme auxquels on a fait des questions... Moi-même on vient de m’interroger sur ce qui s’est passé depuis quelques jours.
—Et dans quel but?
—Je l’ignore! mais ils ont tous des figures... qui m’ont donné froid, et je ne sais pourquoi j’ai peur pour vous.