—En voici la preuve.
Il présentait à la jeune femme les deux lettres qui lui avaient été remises par madame Beauclerc. En reconnaissant son écriture et celle de Marcel, elle ne put retenir un cri d’étonnement. Marc lui raconta alors par quel concours de circonstances son mari, à qui ces lettres étaient adressées, ne les avait point lues, et comment elles se trouvaient entre ses mains. Il lui apprit ensuite de quelle manière il avait quitté Paris pour la prévenir, et quelles avaient été les suites de sa rencontre avec M. le marquis de Chanteaux.
Ce récit, souvent interrompu par les exclamations et par les questions d’Honorine, s’était prolongé assez de temps pour que Marcel crût devoir rentrer, mais le trouble de la jeune femme lui avait fait oublier, pour un instant, tout le reste, et Marc, instruit par de Gausson du meurtre auquel elle avait failli succomber, n’était pas moins préoccupé de deviner l’ennemi caché qui s’acharnait à sa perte. Tous trois cherchèrent longtemps en vain. Enfin, accablée par la pensée de cette haine qui la poursuivait dans l’ombre sans qu’elle l’eût méritée et sans qu’elle pût rien faire pour s’en défendre, Honorine avait appuyé sa tête sur une de ses mains et laissait couler silencieusement ses larmes. Elle était arrivée à l’un de ces moments où la multiplicité des coups qui nous frappent brise les restes de notre courage, où, lassés de combattre, nous appelons nous-mêmes la défaite pour finir la lutte. Rappelant avec amertume les souvenirs de tant de pièges tendus à son repos ou à son bonheur, de tant d’inimitiés dont elle avait en vain cherché la cause; de tant de chocs humiliants ou douloureux, elle se sentit subitement découragée de la vie. A quoi bon, en effet, prolonger cette épreuve renaissante, marcher sous cette épée de l’inconnu, dont la pointe effleurait toujours son front, s’acharner dans cette existence chère à un seul homme qui ne pouvait en jouir? Ces pensées s’entassaient sur son cœur comme les nuées sur le ciel, et tout y devenait de plus en plus sombre. Elle n’écoutait plus ni les questions de Marc, qui continuait ses recherches, ni les encouragements de de Gausson, triste de sa tristesse. Immobile à la même place, elle demeurait ensevelie dans son accablement lorsqu’un bruit de pas et des cris d’appel l’arrachèrent à sa douloureuse torpeur. C’étaient les voix d’Anselme Micou et de plusieurs autres, parmi lesquelles on entendait la voix de Françoise troublée et suppliante. Tout à coup la porte fut brusquement poussée et plusieurs gens de la ferme parurent à l’entrée.
—Vous voyez bien que la dame de Paris y est, dit le berger à Françoise d’un ton de reproche.
—Seulement, elle s’trouve pas seule, ajouta à demi-voix un des garçons.
Honorine s’était levée en tressaillant.
—Que me voulez-vous? demanda-t-elle troublée.
—Faites excuse, dit Anselme d’un ton grave et triste, mais on a besoin de madame à la ferme.
—La malade me demande?