—Je regrette que madame de Luxeuil n’ait pas trouvé d’explication plus vraisemblable, reprit Vorel d’un accent d’indignation triste qui émut les auditeurs. Je comprends maintenant son aveu. Désespérant de cacher les faits, elle a pensé qu’il suffirait de m’en attribuer la responsabilité. La manœuvre est ingénieuse, mais heureusement facile à déjouer. Je vois pourquoi mademoiselle Françoise vient de sortir tout à l’heure: elle a voulu avertir sa maîtresse de ce qui se passait, et lui donner le temps de préparer sa défense.
Le greffier déclara qu’il avait, en effet, trouvé la grisette chez Honorine. Vorel jeta au juge de paix un regard expressif, plia les épaules et poussa un soupir. Il était évident qu’il regardait une plus longue défense comme inutile. Tous les spectateurs partagèrent sans doute son opinion, car les regards se tournèrent de nouveau vers la jeune femme, comme si on eût attendu d’elle quelque explication plus vraisemblable. Elle demeura d’abord étourdie devant le médecin.
—Vous niez! s’écria-t-elle enfin, et pourquoi? Quel était ce breuvage?... Qu’est-il donc arrivé? Au nom de Dieu, répondez: que me reproche-t-on enfin?...
—Ah! vous comprenez qu’il s’agit d’un reproche? dit le juge avec un regard scrutateur.
—A quoi bon sans cela cet interrogatoire! reprit vivement Honorine; on m’accuse, mais de quoi? Ah! parlez, je le veux, Monsieur... Je vous en conjure à mains jointes.
Le juge garda un instant le silence, puis la regardant en face il dit lentement:
—Madame Louis, votre grand’mère, est morte empoisonnée!
Le cri poussé par Honorine fut si horrible qu’il fit tressaillir tous les spectateurs. Ce n’était ni une exclamation de surprise ni un gémissement de douleur; mais une de ces protestations sans nom qui sortent quelquefois du fond des entrailles et semblent résumer, dans une syllabe, tout ce que les langues humaines ne peuvent exprimer. Aussi lui fut-il impossible de rien ajouter. Après l’avoir poussé elle demeura droite, muette, les deux mains pressées l’une contre l’autre et les yeux immobiles. On eût dit que, foudroyée par les paroles du juge, elle avait exhalé son âme entière dans ce cri suprême. Mais son anéantissement fut court. Elle en sortit par un second cri plus bas, plus douloureux, plus indigné. Ses regards cherchèrent autour d’elle, et courant à Vorel qui gardait son attitude affligée:
—Avez-vous entendu, Monsieur, bégaya-t-elle avec égarement... Morte... empoisonnée... est-ce vrai... est-ce vrai?
—Trop vrai, murmura le médecin en secouant la tête.