—Ah! c’est horrible! balbutia Honorine, écrasée par tant d’audace.

—Horrible, en effet, répéta Vorel avec une expression profonde: car, à partir de cet instant, les souffrances de madame Louis sont toujours allées croissant. Mes conseils eussent pu l’éclairer peut-être, j’ai été écarté! Une seule fois la malade demanda à me voir, elle vint au manoir; je lui prescrivis un régime, des remèdes qui pouvaient encore la sauver! Au sortir de chez moi, madame la conduit à Vertbec, d’où elle la ramène mourante, et, de peur que des soins pussent la rappeler à la vie, elle cache à tout le monde son état; elle ne permet à personne la vue de la malade; elle la veille seule pendant la nuit!... Le reste est connu de tout le monde! Le matin même, sûre d’avoir atteint son but, madame quittait la morte au point du jour, et vous savez où les gens envoyés à sa recherche l’ont trouvée!... J’aurais voulu ne rien révéler de tout cela, laisser à d’autres le soin de découvrir la vérité... mais on m’a forcé de tout dire... et madame ne doit s’en prendre qu’à elle-même!

Les accusations de Vorel étaient si précises, il y avait dans son accent une sincérité si pénétrante, et une si douloureuse conviction, que les derniers doutes parurent s’effacer dans l’esprit des auditeurs. Il s’éleva parmi les gens de la ferme un premier murmure qui confirmait toutes les assertions du médecin, puis un second plein de reproches et de colère. Quant à Honorine, elle semblait partager l’impression générale. Atterrée par la vraisemblance des accusations, elle ne songeait plus à nier ni à se défendre; toute sa présence d’esprit l’avait abandonnée, elle ne voyait plus autour d’elle que des nuages, au milieu desquels s’agitaient des visages ennemis et courroucés; il fallut que le juge lui adressât par deux fois la parole, pour l’arracher à cette espèce d’étourdissement.

—Vous avez entendu, Madame? dit-il d’un ton plus sévère qu’au début. Après les explications du docteur, vous ne pouvez persister dans un système de défense aussi dangereux qu’invraisemblable. Je vous adjure donc de vous résoudre enfin à la déclaration de la vérité.

Honorine essaya de répondre; mais elle ne put que balbutier quelques mots sans suite. Le juge attendit encore un moment, puis se retournant vers les deux médecins, il leur parla un instant tout bas et enfin se leva.

—Mes fonctions ne me permettent point de pousser cette affaire plus loin, Madame, dit-il; les magistrats supérieurs seront avertis et feront leur devoir. Attendez-vous à les voir demain et à subir un interrogatoire plus sérieux. D’ici là vous êtes libre.

Il avait appuyé sur ces mots avec une intention qui n’échappa point à la jeune femme. C’était une invitation détournée à la fuite, seule chance de salut qui parût désormais possible pour elle! Ce dernier témoignage d’intérêt fondit, pour ainsi dire, l’enveloppe glacée qui retenait la vie d’Honorine comme suspendue. Elle poussa un gémissement, porta les deux mains à son front, et s’écria:

—Ainsi... personne ne veut croire!... Ah! Monsieur... Monsieur, ne me quittez pas ainsi, ayez pitié de moi... dites ce qu’il faut faire pour vous persuader. Oh! ne pouvoir donner aucune preuve!... c’est impossible... quelqu’un doit savoir!... quelqu’un doit avoir entendu!... quoi, pas un mot, pas un fait qui puisse me justifier!... personne qui veuille venir à mon secours!

Elle s’était tournée vers les gens de la ferme, le regard suppliant et les mains tendues! tous baissèrent les yeux ou détournèrent la tête. Elle fit un geste de désespoir.

—Personne, répéta-t-elle; non, ils m’accusent tous.