Les deux femmes contemplaient ce hideux égarement avec une curiosité épouvantée; serrées l’une contre l’autre, elles suivaient d’un regard inquiet tous les mouvements du médecin, prêtes à appeler à leur secours. Mais elles n’en eurent point besoin. Après avoir parcouru cinq ou six fois la chambre en chancelant, Vorel se laissa tomber sur un fauteuil près de la fenêtre, cacha sa tête dans ses deux mains et pleura! C’étaient les premières larmes qu’il eût versées! La colère de la mère Louis fut ébranlée par cette expression de douleur inattendue. Elle ne se demanda point au juste ce que regrettait le médecin, elle ne vit que ses pleurs. L’idée de cet innocent mort pour elle et dont le cadavre était là avait d’ailleurs changé ses préoccupations; elle se sentit attendrie, passa la main sur ses yeux humides; puis se retournant du côté de Vorel qui se tenait toujours à la même place:
—Le bon Dieu a lui-même imposé le châtiment, dit-elle avec une gravité émue; les hommes n’ont rien à faire après lui. Cachez encore un peu la mort de votre fils; j’arrangerai tout avec les gens de justice.
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La mère Louis tint parole. La mort de l’idiot, déclarée seulement le surlendemain, n’éveilla aucun soupçon, et elle affecta de recevoir Vorel comme par le passé. Mais sortie de sa léthargie, elle avait retrouvé toutes ses souffrances; le médecin de Balleroi, consulté le lendemain par Honorine, déclara que ce retour à la vie était le dernier effort d’une organisation épuisée, et annonça l’agonie pour le soir même.
La malade devina cet arrêt et s’y résigna. Comme il arrive souvent, l’approche du moment suprême avait relevé cette nature. Dépouillée de ses grossières passions, et domptée par la douleur, elle se montrait plus compréhensive, plus tendre. Le prêtre et le notaire furent appelés. La mère Louis remplit ses devoirs avec un calme digne qu’Honorine ne lui connaissait point. Elle prit toutes les précautions pour assurer à sa petite-fille la totalité de son héritage, régla avec elle quelques comptes arriérés, lui donna de sages conseils, puis sentant diminuer ses forces, elle l’embrassa plusieurs fois et entra dans l’agonie! Celle-ci fut longue mais paisible. On eût dit un sommeil légèrement agité. De loin en loin, la mourante rouvrait les yeux avec un soupir, prononçait le nom d’Honorine, serrait sa main, puis retombait dans sa somnolence oppressée. Enfin, vers le soir, sa respiration devint plus sifflante, elle prononça des mots entrecoupés, poussa quelques cris étouffés et mourut. Honorine qui s’était jusqu’alors contenue éclata en sanglots. Les dernières heures de la vie de sa grand’mère avaient doublé sa tendresse; en croyant la perdre d’abord, elle avait pleuré par sensibilité et par devoir, mais en la perdant réellement cette fois, elle sentit son cœur se briser. Françoise essaya de la calmer.
—Laissez-moi, s’écria-t-elle en tombant à genoux près de la morte; je l’ai méconnue jusqu’au dernier instant, rien ne me consolera de cette douleur!
—Madame nous permettra au moins de la partager! dit une voix railleuse qui retentit tout à coup derrière elle.
Les deux femmes se retournèrent en même temps et demeurèrent frappées de stupeur devant Arthur de Luxeuil!
XXVI
Les droits du mari.
Quelque imprévue qu’elle pût paraître, l’arrivée du mari d’Honorine n’avait rien qui dût la surprendre. Sorti depuis peu de prison, grâce à l’intervention de quelques amis, il avait appris la maladie de la mère Louis, et prévoyant la possibilité d’un prochain héritage, il était parti sans retard pour les Motteux, où il arriva quelques instants après la mort de la vieille paysanne. Cette mort réalisait des espérances trop longtemps caressées pour ne pas être accueillie avec transport. Dès le lendemain, après la cérémonie funèbre, du Luxeuil se rendit chez le notaire afin de l’interroger sur la fortune laissée par la mère Louis et sur ses dispositions testamentaires. Pendant ce temps, Honorine restée seule dans la chambre mortuaire, priait et pleurait. Tout ce qui frappait ses regards entretenait son affliction. Après avoir remis en place chaque chose, par une habitude machinale, comme si celle qui n’était plus là devait y revenir, elle s’arrêta avec un tressaillement devant cette alcôve vide, dont le funèbre désordre entretenait ses souvenirs douloureux!... Dans ce moment de Gausson ouvrit doucement la porte. A sa vue, elle poussa une exclamation involontaire et lui tendit les mains avec cette expression plaintive et suppliante des enfants qui demandent secours. Le jeune homme courut à elle.