En revenant de la cérémonie funèbre, Vorel avait ordonné à la Sureau de se rendre à la ferme où l’on pouvait avoir besoin d’elle, et lui recommanda de ne revenir que le lendemain. Il avait saisi ce prétexte pour rester sans témoins. Après les coups terribles qui venaient de le frapper, il avait, en effet, besoin de silence et de solitude. Obligé de maintenir devant la foule le masque de douleur résignée qu’il avait adopté, il le sentait près de tomber malgré tous ses efforts; il avait épuisé le reste de sa patience et de son courage; il éprouvait, comme le tigre blessé, le besoin de rugir sa douleur.

On croit les hypocrites à l’abri des ferventes passions, parce qu’on ne voit que le dehors fardé qu’ils montrent; mais qui pourrait lire au fond de ces âmes sans issues demeurerait frappé de stupeur. Oh! si l’on savait ce qui s’agite de tempêtes sous ces surfaces paisibles, quelles flammes sous cette froideur, que de grincements de dents derrière ces sourires! Malheureux damnés qui brûlent et doivent conserver la face des anges! quelles que soient les passions, quand elles s’épanchent, elles peuvent donner une âcre et fiévreuse jouissance, une ivresse de quelques instants! mais renfermer en soi-même tous les venins corrosifs, couver ses désirs comme une nichée de serpents, et, à mesure qu’ils grandissent, laisser ronger un morceau de son cœur pour leur donner place, quel plus hideux et plus horrible supplice? Aussi qui peut dire l’emportement de l’hypocrite qui éclate enfin? qui pourrait résister à ses tempêtes grossies et renfermées; comment arrêter la colère tant de fois remise?

Vorel l’éprouva pour lui-même. Resté seul, il ferma les portes et les fenêtres par un reste de prudence, comme si l’habitude de son rôle appris ne pouvait l’abandonner entièrement au plus fort de sa passion; puis, laissant un libre cours à son désespoir furieux, il se mit à parcourir sa chambre en renversant les meubles et en poussant des cris mêlés de blasphèmes. Avoir tout perdu, sans compensation, sans espoir de retour à jamais, et ne pouvoir même se venger sur quelqu’un de ce désastre! Rester malgré lui dépouillé, inoffensif, muselé; cette idée le rendait fou! Aussi après avoir tout bouleversé, s’arrêta-t-il avec un rugissement de colère désappointée. Ces objets inanimés sur lesquels s’exerçait sa furie ne pouvaient l’assouvir; ils ne sentaient pas ses coups, il ne pouvait leur faire partager sa souffrance. Il demeura debout devant son bureau, les mains crispées, les lèvres convulsives et écumantes. Mais tout à coup son regard s’arrêta sur un papier plié en forme de lettre et qui y avait été sans doute déposé par la Sureau en son absence. Il le saisit, en regarda l’écriture qui lui était inconnue, et, brisant brusquement le cachet, lut ce qui suit:

«Monsieur Vorel,

»J’ai à converser avec vous pour plusieur choses qui vous intéresse; mais comme j’ai queq’raisons pour ne pas paraître dan le pays, je ne viendrais que le soire. Ayez donc la bonté de laissé la petite porte du bas du jardin ouverte; je sifflerais pour avertir que je suis là.

»Jacques.»

Le médecin relut deux fois ce billet sans pouvoir en pénétrer le sens. Pour oser revenir vers lui après ce qui s’était passé, il fallait que le Parisien eût un motif bien grave ou bien pressant. Quel qu’il fût, du reste, Vorel résolut de le connaître. La passion qui le dominait faisait taire sa prudence accoutumée. Il avait une vague espérance que ce Jacques lui apporterait quelque moyen inattendu de réparer son échec ou du moins de se venger. Or, il se trouvait dans un de ces moments où les âmes corrompues cèdent à je ne sais quel délire du mal et arrivent à aimer le crime pour lui-même. Vous avez vu après les pluies d’orage la terre subitement inondée de reptiles ou de larves immondes; leurs hideux essaims couvrent les herbes abattues, les arbustes brisés, les fleurs flétries; tout ce que le sol recélait dans son sein de vénéneux ou d’horrible apparaît et cache le reste! La tempête qui venait d’agiter le cœur du médecin y avait opéré le même prodige. Toutes les haines acharnées, tous les désirs infâmes, toutes les espérances criminelles avaient surgi et se tordaient à sa surface.

Après avoir regardé de nouveau la date du billet afin de s’assurer que le rendez-vous était bien pour cette nuit, Vorel descendit au jardin, ouvrit la petite porte désignée par Jacques, puis regagna la maison. Il se promena longtemps dans sa chambre, se penchant, de loin en loin, à la fenêtre ouverte pour entendre le signal annoncé. Mais tout à coup il lui sembla que l’on montait l’escalier. Il se rappela alors qu’il n’avait point fermé, en dedans, la porte de la maison, courut à celle du palier et heurta le Parisien.

—Vous deviez m’avertir de votre arrivée, dit-il brusquement; pourquoi ne l’avoir point fait?