Le Juif ne répondait point parce qu’il réfléchissait. Il avait compris l’impossibilité d’emmener son compagnon, et il se demandait s’il devait fuir sur-le-champ ou exécuter seul le projet de vol qui les avait amenés. Effrayé de son silence, le Parisien se redressa sur le ventre:

—Scélérat! balbutia-t-il, tu veux me laisser ici..... mais, prends garde... si tu m’abandonnes... je te dénoncerai...

—Qu’est-ce que tu tis? s’écria Moser en s’approchant.

—Oui... reprit Jacques d’un accent convulsif, sauve-moi ou je te perdrai... aussi... je dirai... tout.

—Tu tiras rien! interrompit le Juif.

Et il plongea à deux reprises dans la poitrine de son compagnon l’arme qu’il tenait. Celui-ci poussa un cri étouffé. Dans ce moment un bruit de voiture retentit dans le chemin; c’étaient Marc et Honorine qui regagnaient la route d’Isigny. Moser les laissa s’éloigner, puis entra au manoir dont la porte n’avait point été refermée. Il n’en sortit que deux heures après, chargé de tout ce qui pouvait être emporté, et se dirigea rapidement vers Carantan, d’où il gagna Saint-Lô, puis Coutance et Granville.

Cette direction n’avait point été prise par lui au hasard, il poursuivait un projet formé avec le Parisien, et que tous deux devaient accomplir après l’affaire Vorel. Maîtres d’une forte somme amassée par le vol et conservée par l’économie de l’Alsacien, ils avaient résolu de quitter la France dont le séjour leur devenait à chaque instant plus dangereux. Moser, qu’avait enrichi l’héritage de son compagnon, persista dans ce plan qui devait lui assurer la paisible jouissance de ce qu’il possédait. Descendu dans une des moindres auberges de Granville, il y rencontra le capitaine d’un petit navire portant le pavillon des États-Unis et lui communiqua son intention. L’Américain fit un tableau si séduisant de son pays, où l’on ne s’informait du passé de personne, et où chacun était classé d’après ce qu’il apportait de dollars, que le Juif se laissa persuader de le suivre. Tout ce qu’on lui disait réalisait, en effet, son idéal. Possesseur désormais d’un capital honnête, il pouvait rentrer dans la vie régulière, et appliquer au commerce permis les capacités jusqu’alors employées aux industries défendues. Il se voyait déjà citoyen estimé d’un grand État, et exploitant cette estime comme un escompte de son capital; défenseur de l’ordre établi, maintenant qu’il y avait trouvé sa place, et trouvant tout bien dès qu’il ne se trouvait plus mal. Il songeait même à reprendre une religion pour être plus respectable et à louer un commis qui sût l’orthographe à sa place. Bercé par ces rêves charmants, il s’embarqua dans la chaloupe américaine pour aller rejoindre le navire prêt à mettre à la voile. Comme il débordait, une petite barque glissa près de la sienne, et il aperçut à l’arrière un homme déjà vieux assis près d’une jeune femme à l’air accablé; c’étaient Marc et Madame Honorine de Luxeuil qui gagnaient le vieux manoir de la Brichaie.

XXVIII
Une recette.

On ne peut jeter les yeux sur une carte du département de la Manche, sans remarquer la vaste échancrure creusée par la mer au sud-ouest de ce département. Elle forme un arc régulier dont Granville et Cancale occupent les deux extrémités. Du côté de cette dernière ville, la baie n’a pour encadrement que les grèves basses et arides, à l’entrée desquelles s’élève le mont Saint-Michel; mais en remontant vers le nord, après avoir dépassé Tombelene, le rivage s’élève doucement et prend un aspect plus riant jusqu’à ce que l’on rencontre la vallée de Sartilly, verdoyante, ombreuse et encadrée de coteaux du sommet desquels apparaît un des plus magnifiques paysages que l’œil puisse embrasser. C’est dans cette vallée que se trouvent dispersées les maisons de campagne de la bourgeoisie de Granville, riantes demeures d’été, abritées par des bois et entourées de jardins, de vergers ou de prairies; mais la plupart avoisinent la route d’Avranches vers l’embouchure du vallon: aux bords de la mer elles deviennent plus rares et l’on ne trouve guère que de pauvres fermes ou quelques maisonnettes de pêcheurs. Cependant quiconque a côtoyé la baie doit avoir remarqué une vieille habitation bâtie au flanc de la falaise et à moitié masquée par un bouquet de pins rabougris. Bien que l’architecture ne permette guère d’assigner une époque fort reculée à cette construction bâtarde, le site et l’abandon lui ont imprimé un singulier caractère de vétusté. Le corps du bâtiment, peu élevé, ne présente que quatre fenêtres de façade; mais deux longues ailes qui s’étendent par derrière triplent en réalité le logement apparent. Entre ces deux ailes commence un jardin qui se prolonge dans une sorte de fente ouverte au milieu du coteau et qui, par une pente insensible, va en rejoindre le sommet. Malgré l’aridité de tout ce qui l’environne, ce jardin doit à sa position abritée du côté du nord une fertilité dont le contraste frappe et étonne le regard. Du reste triste, isolée, et n’ayant pour voie de communication avec la ville que les barques de pêcheurs, la Brichaie était depuis longtemps demeurée déserte. Depuis deux mois seulement un étranger l’habitait, sans autre serviteur qu’une vieille paysanne chargée de garder l’habitation; et cet étranger n’était autre que le duc de Saint-Alofe.

En quittant la maison de santé de Bel-Air, il avait mis à profit la confidence de Marc, forcé le marquis à le laisser libre, et gagné Granville, puis la Brichaie, dont l’isolement devait faire une sûre retraite. C’était de là qu’il avait écrit à Marc cette lettre renvoyée de Paris à Trévières, et dont nous avons précédemment parlé. L’arrivée d’Honorine lui causa autant de surprise que de joie; mais celle-ci fut bientôt tempérée par la révélation de tout ce que la jeune femme avait eu à souffrir, et de ce qu’elle avait à craindre. Il y eut entre lui et Marc une longue conférence, à la suite de laquelle ce dernier repartit avec une procuration en blanc signée par Honorine. Son absence, qui devait être courte, se prolongea plusieurs semaines. Le duc passait ses journées à méditer et à écrire; la vieille paysanne, qui était sourde, ne parlait que pour faire les questions indispensables, ou pour y répondre; Honorine, toujours seule et silencieuse, n’avait donc d’autre occupation, d’autre compagnie que ses souvenirs; circonstance fatale, qui devait enraciner plus profondément sa douleur. L’activité, succédant aux cruelles épreuves qu’elle venait de traverser, eût empêché son esprit de se les rappeler; distraite de sa souffrance, elle eût pu arriver à se résigner sinon à se guérir; mais l’oisiveté et la solitude la laissèrent livrée à toute l’amertume de ses regrets; elle porta de ce côté ce qu’il y avait en elle de force et d’ardeur; chaque semence douloureuse laissée dans son cœur put y germer, se développer, grandir, et quand Marc revint, il fut effrayé des progrès que le mal avait faits pendant son absence. Pour comble de malheur, il apportait de fâcheuses nouvelles. Irrité du départ d’Honorine, de Luxeuil avait attaqué le testament de la mère Louis, qui, selon lui, portait atteinte au droit d’administration que lui donnait son titre de mari, et un procès allait se trouver engagé. Honorine dut signer de nouveaux pouvoirs, et écrire pour se procurer les fonds nécessaires. Elle le fit avec une répugnance nonchalante qui affligea profondément l’ancien chouan. Elle semblait ne point comprendre la nécessité de disputer cet héritage qu’elle eût voulu abandonner; désintéressée de la vie, elle ne demandait qu’à ne plus entendre ses bruits et qu’à se plonger plus profondément dans la retraite. Marc espéra vaincre cette espèce de torpeur en peuplant et en égayant la Brichaie: il repartit donc pour Paris d’où il revint avec Françoise et avec M. Brousmiche qui relevait d’une maladie à la suite de laquelle on lui avait retiré sa place de portier. A la vue de la grisette, Honorine eut en effet un élan de joie qu’augmentèrent encore les larmes de la mère et les caresses du fils.