—Eh bien! la reconnais-tu, mon petit Jules? répétait Françoise, qui riait et pleurait en même temps; c’est la bonne dame, ainsi que tu l’appelais. Ah! si vous saviez comme il vous aime..... et comme il m’a parlé de vous! C’était si souvent que quéq’fois j’en ai pris de l’humeur... oui... j’en étais presque jalouse!

Honorine souriait attendrie et serrait l’enfant dans ses bras.

—Et pourtant j’aurais dû comprendre ça, reprenait la grisette; moi qui trouvais si triste de ne plus vous voir et qui avais tant besoin de ramener votre nom en causant.... Demandez à M. Brousmiche; pas vrai, monsieur Brousmiche, que j’en rabâchais?

—C’est un terme que mademoiselle Françoise peut seule se permettre à l’égard d’elle, répliqua le petit bossu avec sa politesse ordinaire; mais il est certain que nous avons pris bien souvent la liberté de nous entretenir de Madame... quoique n’ayant pas l’honneur de la connaître ni d’être connu d’elle.

—Vous vous trompez, monsieur Brousmiche, reprit Honorine; je vous connais depuis longtemps déjà.

Le petit bossu parut étonné.

—Croyez-vous donc que je ne sache pas ce que vous avez fait pour le duc, pour Marc, pour Françoise? continua la jeune femme d’un accent affectueux; nous sommes de vieux amis sans nous être jamais vus, et je vous demande pardon de ne pas m’être encore informée de Lolo et de Fanfan.

—Hélas! Madame, répondit le petit bossu, dont le visage s’altéra à ces derniers mots; vous êtes trop bonne.... mais tous mes soins ont été inutiles... cela a fini par un malheur...

—Ah! je suis désolée de vous l’avoir rappelé, interrompit gracieusement Honorine... je voulais vous prouver seulement qu’en disant vous connaître je ne me vantais pas! Mais, pardon, vous devez être fatigués, je vais vous montrer les chambres que l’on a fait préparer pour vous.

Elle les y conduisit en effet; mais Françoise ne voulut prendre aucun repos qu’elle n’eût visité le jardin, la maison et le petit bois de sapins. Tout lui parut charmant, et, chemin faisant, elle communiqua ses projets d’arrangements et d’améliorations. Elle déclara qu’elle aurait une basse-cour, trouva un vieux grenier d’appentis excellent pour des pigeons, énuméra tout ce qu’il faudrait semer dans le jardin, et finit par déclarer que l’on pourrait avoir une couple de chèvres qui brouteraient l’herbe rase de la dune. Brousmiche s’associait à tous ces plans en y ajoutant quelques menus détails, toujours proposés sous la forme du doute et toujours acceptés avec empressement par la grisette. Mais, arrivés au bout du jardin, tous deux s’arrêtèrent pour regarder la mer qui s’étendait à l’horizon. Le petit bossu qui l’avait aperçue, il y avait quelques heures, pour la première fois, ne pouvait se rassasier de la regarder et s’inquiétait de savoir d’où pouvait venir tant d’eau, tandis que Françoise, plus familiarisée avec ce spectacle, faisait observer que l’on trouvait sur les rochers des coquillages et des crabes et que ça pouvait être encore une ressource. Quant à Honorine, elle jouait avec l’enfant qu’elle élevait dans ses bras pour qu’il pût atteindre les pommes de pin, et qu’elle conduisait sur les grèves de sable brillant ou vers le banc de cailloux polis par la mer. C’était une occupation nouvelle et charmante fournie à son oisiveté. Le petit Jules qui n’avait jamais connu, pour ainsi dire, qu’elle et sa mère les confondait dans ses expansions enfantines; il avait pour toutes deux une part presque égale de mots tendres et de baisers. Il cessa de donner à Honorine le nom de la bonne dame pour l’appeler l’autre maman.