Les débats avec sa mère vinrent encore aigrir son humeur. Il en reporta la responsabilité sur Honorine, qui en était la cause indirecte; mais l’excès même de cette injustice devint, pour la jeune femme, un motif de soulagement. Accablée par tant de coups, elle tomba dans un abattement qui ôta à de Luxeuil jusqu’au désir de la tourmenter: l’insensibilité de la victime rendit son indifférence au bourreau. Il reprit sa vie dissipée, laissant à Honorine la liberté de sa tristesse.
La jeune femme en prit possession et s’y arrangea. Dans la jeunesse, les douleurs mêmes ont leur enivrement. Tel est alors le besoin d’agitation de notre âme que nous aimons mieux la sentir dans la lutte que dans l’immobilité; il semble que le malheur nous relève; nous nous trouvons honorés de souffrir comme ces enfants qui montrent orgueilleusement une blessure en disant:
—Maintenant, nous sommes des hommes!
Condamnée à l’abandon, Honorine accepta sa destinée avec une espèce de fierté valeureuse. Loin de chercher à éconduire sa douleur, elle lui donna place près d’elle et en fit comme l’ombre de son âme. Uniquement occupée de ce qui pouvait l’entretenir, elle promenait perpétuellement sa pensée au milieu des espérances mortes du passé ou des prévisions menaçantes de l’avenir. Elle espérait peut-être que cet acharnement implacable contre elle-même rendrait la lutte moins longue; car dans toute épreuve, la mort est le premier espoir de cet âge; mais, comme pour se jouer de cette illusion, la vie semblait s’épanouir en elle chaque jour plus invincible. Enveloppées de leur nuage de tristesse, sa force et sa beauté grandissaient comme ces plantes qui fleurissent sous l’orage. L’âme avait beau s’abreuver de désespoir, le corps échappait à ces influences mortelles et puisait la santé aux sources empoisonnées qui devaient lui donner la mort.
Nous avons déjà dit avec quelle impatience Honorine attendait la visite de Marc. Son œil consultait, à chaque instant, l’aiguille de la pendule, et son oreille quêtait le moindre bruit de pas; enfin, quelques minutes avant l’heure indiquée, on vint lui annoncer le commis en parfumerie.
Elle ordonna de le faire entrer et fit signe au valet de se retirer.
A peine avait-il disparu que la jeune femme se leva, courut fermer une seconde porte qui ouvrait sur le salon, puis se retournant:
—Enfin, je vous revois, dit-elle d’un accent rapide et contenu. Qu’êtes-vous devenu depuis trois mois, mon Dieu! Vous êtes pâle... Vous semblez avoir souffert? Que s’est-il donc passé, et pourquoi m’avoir abandonnée?
Pour toute réponse, Marc entr’ouvrit ses vêtements et montra sa poitrine que sillonnait une plaie à peine fermée.
Honorine étendit les deux mains en avant avec un cri d’horreur.