Ils pressèrent le pas et atteignirent enfin le pont du Couesnon, près duquel leur conducteur les attendait. Mais l’orage avait continué à grandir; le vent de mer chassait devant lui de lourds nuages chargés de pluie, et les éclats de tonnerre devenaient de plus en plus rapprochés. Après s’être concerté quelque temps avec le vieux marin, Marc déclara que l’on ne pouvait, sans imprudence, tenter la traversée.

—Mais que va-t-on penser à la Brichaie? s’écria Honorine.

—On devinera, j’espère, que le mauvais temps nous a empêchés de reprendre la mer, dit le chouan, et, en tout cas, mieux vaut l’inquiétude pour eux que le péril pour vous. Demain la bourrasque aura cessé, et nous pourrons nous rembarquer; mais, maintenant, nous n’avons qu’à gagner l’auberge la plus voisine, pour y passer la nuit.

Honorine n’accepta qu’à regret une pareille nécessité. Ce contre-temps avait fait envoler sa joie. Comme toutes les âmes ballottées par le flot de la passion, elle passa subitement de la confiance à l’inquiétude. Les nuages qui venaient d’envahir le ciel semblaient avoir un reflet dans son cœur. Contrariée et abattue, elle se laissa conduire à la petite hôtellerie que le pêcheur avait indiquée à Marc. Plusieurs touristes revenant du mont Saint-Michel les y avaient précédés et se trouvaient réunis dans une salle à manger séparée de la première pièce par une cloison vitrée à hauteur d’appui. On y entendait un bruit de couverts et de voix qui effraya la jeune femme. Désirant éviter la table d’hôte, elle envoya Marc pour lui faire préparer une chambre, et attendit son retour avec de Gausson dans l’espèce de parloir où on les avait fait entrer. L’orage, jusqu’alors suspendu, venait d’éclater dans toute sa violence; la nuit était subitement venue, et les deux amants ne tardèrent pas à se trouver plongés dans une obscurité presque complète. Honorine n’y prit point garde; le front appuyé contre les petites vitres de la fenêtre, elle regardait les gros nuages noirs qui accouraient traînant à leur suite un long voile de pluie qui semblait réunir le ciel à la terre. De Gausson se tenait à quelques pas, les yeux également fixés sur l’horizon. Attristés par cette bourrasque inattendue, tous deux gardaient le silence, et le bruit des voix leur arrivait directement du salon voisin entre chaque pause de l’ouragan.

Une de ces voix frappa plus particulièrement l’oreille de de Gausson, qui devint tout à coup attentif. Elle s’élevait au-dessus de toutes les autres, et son grasseyement criard la rendait facile à reconnaître. Marcel s’approcha vivement de la cloison vitrée, se baissa pour regarder dans la salle à manger, et aperçut debout près de la table Aristide Marquier, en costume de voyage. Devant lui se tenait Arthur de Luxeuil! Le jeune homme recula avec une exclamation involontaire.

—Qu’y a-t-il? demanda Honorine qui se retourna étonnée.

—Pas un mot, au nom du ciel! murmura de Gausson, en courant à elle et lui désignant du geste le salon voisin.

—Il y a là quelqu’un que nous connaissons?

—Votre mari!

Elle fit un geste d’épouvante.