De Gausson fit un geste d’horreur.
—C’était une lâcheté infâme, reprit vivement le Chouan; je le compris à l’instant même! Le crime, à peine commis, me fit rougir. Dégrisé par la violence d’un désespoir dont j’étais la cause, je ne pus le supporter et j’allais m’échapper, lorsque j’entendis à la porte la voix du Parisien et des autres qui me criaient d’ouvrir. L’imminence du danger me rendit ma présence d’esprit: s’ils entraient, la prisonnière était perdue. J’avais déjà honte de ma violence; je voulus la racheter au moins en sauvant celle qui en avait été victime. L’enlevant dans mes bras, je courus à une seconde porte d’où je gagnai un escalier extérieur qui conduisait à la cour de l’auberge. La chaise de poste avait été dételée, mais les chevaux étaient restés à la porte des écuries. Je m’élançai sur le porteur, et, plaçant l’étrangère devant moi, je pris au galop la route de Beaugé. Tout cela avait été aussi rapide que la parole. Un seul mot, murmuré à l’oreille de la prisonnière, lui avait fait comprendre mon intention. Une fois à cheval, je continuai au galop jusqu’aux premières maisons du faubourg; arrivé là, je sautai à terre.
—Où suis-je? demanda celle que je conduisais.
—Dans un cantonnement de bleus, répliquai-je, à Beaugé.
Au même instant, un bruit de pas se fit entendre; je frappai le cheval qui partit, puis, franchissant le fossé qui bordait le chemin, je regagnai Longué à travers les champs et les prairies. Quand j’y arrivai, mes compagnons venaient d’être avertis de l’approche d’un détachement, et s’étaient dispersés. Quelques jours après, la capitulation de Paris fut connue, le retour des Bourbons proclamé et nos bandes licenciées.
Je me trouvais comme par le passé, sans état, sans ressources, et avec des habitudes de violence de plus! Plusieurs des hommes dont j’étais le capitaine avaient résolu de continuer, pour leur compte, la guerre faite jusqu’alors au profit d’un parti; je refusai d’abord de les suivre; l’impossibilité de vivre finit par vaincre mes répugnances, j’avais été chouan par occasion, je devins voleur par nécessité. Cependant, ce ne fut pas sans résistance. Plus d’une fois j’essayai de rentrer dans l’ordre, de retourner au travail; mais ceux qui ne me haïssaient pas me craignaient; nul ne voulait avoir pour serviteur un homme qui avait manié le fusil et tenu le pays sous sa volonté; on s’excusait de m’employer ou l’on me refusait, de sorte que la faim me repoussait toujours dans le mal. Ce fut ainsi que je me retrouvai associé malgré moi à Jacques et à l’Alsacien. Ils avaient préparé une affaire qui devait, disaient-ils, faire notre fortune. Il s’agissait d’entrer dans une maison isolée qu’habitait une femme malade avec une nourrice et un enfant; on prit toutes ces mesures, et, vers le milieu de la nuit, nous étions tous trois sous le balcon. Je devais monter le premier pour ouvrir, mais une fois entré, je me sentis troublé; en voulant me hâter, je pris une porte pour l’autre, et, au lieu d’arriver à l’escalier, je me trouvai dans une chambre éclairée. Au fond était un berceau sur lequel la mère s’était penchée et endormie. Je reculai précipitamment; la femme se redressa au bruit, et je demeurai immobile de saisissement. C’était l’étrangère de Longué!
Elle me reconnut également, car elle poussa un grand cri. Je tendis les mains pour lui imposer silence, mais elle redoubla ses appels. Presqu’au même instant j’entendis la voix de mes deux compagnons, et je les aperçus qui accouraient le couteau à la main, je n’eus que le temps de refermer la porte et de pousser le verrou. Elle aussi les avait aperçus; égarée, elle étendit les bras vers le berceau, saisit l’enfant endormi et me le présenta en s’écriant:
—Sauvez votre fille!
De Gausson, qui écoutait palpitant, se leva avec un cri.
—Votre fille! balbutia-t-il, achevez... et cette femme était...