Le duc rouvrit les yeux, se releva sur le coude, et son pâle visage parut s’éclairer.

—Vous! répéta-t-il; est-ce bien vrai.... vous vous feriez les apôtres d’une croyance pour la populariser et la défendre, vous renonceriez à votre bonheur?

—Non, dit Marcel, car ce bonheur vient de notre amour et rien ne peut nous l’enlever; mais nous voulons le mériter et le sanctifier par le dévouement. Ah! ne nous jugez pas trop sévèrement pour ces premiers mois d’oisiveté et de rêverie! tant de traverses nous avaient désaccoutumés de la joie! nous avions besoin de nous y reprendre, de nous assurer d’un bonheur si longtemps espéré! Mais maintenant cette convalescence d’un long malheur est achevée; nous nous sentons forts et nous voulons être utiles. Ne dédaignez donc point notre bonne volonté et acceptez pour vos apôtres ceux qui sont déjà vos enfants.

Il avait plié le genou et Honorine l’avait imité. Le mourant se redressa brusquement comme si la vie se fût tout à coup réveillée en lui; il étendit ses deux mains tremblantes, les posa sur la tête des époux et deux larmes coulèrent sur ses joues flétries.

—Allez donc, reprit-il lentement, et suivez vos bons désirs. Tu as dit vrai, Marcel... la lutte ne peut rien vous enlever de votre bonheur; vous vous appuierez l’un sur l’autre; vous vous serez réciproquement une Providence. C’est l’isolement qui fait la faiblesse et le désespoir.

Il les attira alors plus près de lui et commença d’une voix tantôt familière, tantôt exaltée, une de ces improvisations sublimes que la mort inspire quelquefois. Il résuma avec une lucidité rapide tous les éléments de la doctrine nouvelle qui devait régénérer la terre, et ses deux auditeurs fascinés écoutaient sans oser faire un mouvement. Enfin, sa voix s’éteignit, ses forces étaient épuisées. Il se recoucha doucement, et referma les yeux.

Honorine et Marcel troublés demeurèrent à la même place, les mains enlacées. Les paroles du vieillard venaient, pour ainsi dire, d’agrandir leur amour en l’arrachant à son égoïsme. Maintenant ils sentaient le besoin de le répandre sur tout, d’en faire un foyer de chaleur et de lumière pour les cœurs aveugles ou glacés, de lui donner une occupation, un but! quelque chose de grave s’était tout à coup mêlé à leur joie; c’était toujours le même enivrement, mais plus noble et plus serein. Pensifs, ils attendirent le réveil du duc, jusqu’au moment où les derniers rayons du soleil vinrent se jouer sur son front et dans ses cheveux. Surpris de son immobilité, ils se penchèrent alors sur lui... Le duc était mort sans plainte et avec un sourire sur les lèvres! De Gausson et Honorine furent fidèles à leur promesse. Tous deux reparurent dans le monde, non pour prendre part à ses vains plaisirs, mais pour féconder les idées dont le dépôt leur avait été confié, pour appuyer les faibles, éclairer les forts et appeler à l’œuvre les hommes de bonne volonté.

Les obstacles surgissent chaque jour devant leurs pas, les injures et les calomnies germent sur leur route comme l’herbe des chemins, mais leur amour est une cuirasse impénétrable contre laquelle viennent s’émousser tous les traits. Après dix mois de laborieuses épreuves, tous deux s’échappent de Paris, chaque année, pour venir puiser de la patience et du courage à la Brichaie. Là, près du tombeau de Marc et du duc de Saint-Alofe, ils retrempent leurs âmes dans la solitude et amassent des forces pour retourner dans la mêlée. Françoise, dont le fils grandit, chante alors du matin au soir, et le vieux Brousmiche croise les mains lorsqu’il les voit passer, en répétant que ce sont des saints. Mais après avoir puisé des forces dans la retraite, tous deux repartent à l’heure indiquée. Semblables à ces plongeurs qui, revenus sous le ciel pour respirer, s’enfoncent de nouveau dans l’abîme, tous deux rentrent dans la Babylone où les attendent les mêmes sarcasmes; généreux réprouvés d’un monde pour lequel ils sont près de mourir comme le Christ en disant: «Pardonnez-leur, mon père, car ils ne savent ce qu’ils font!» Quant à madame la comtesse de Luxeuil et à M. de Chanteaux, ce sont toujours des élus dont le noms se trouve inscrit en tête de toutes les œuvres pieuses; Marquier vient d’arriver à la députation, et l’on parle du mariage de mademoiselle Clotilde avec M. Vankrof, auquel un journal a dernièrement décerné le titre de Mécène de l’Escaut.

FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.

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