—Et vous l’avez découverte! interrompit vivement de Gausson.
—Alors, montrez-la à tous, reprit le vieillard; promettez-moi que ces longues études ne demeureront point ensevelies dans l’oubli, et que, grâce à vous, elles seront publiées.
—J’en prends l’engagement! s’écria Marcel.
Le vieillard lui tendit la main.
—J’étais sûr de votre réponse, dit-il; vous trouverez tous mes manuscrits en ordre dans la cassette d’ébène donnée par Honorine... Si je ne me suis point trompé, le jour de la justice viendra pour mon œuvre. Quelque longue que soit l’attente, le germe conservé ne périra pas. Quelqu’un l’apercevra un jour et lui donnera assez de terre, d’eau et de soleil pour qu’il s’élève et s’épanouisse.
—Ah! vous verrez ce jour! dit Honorine, en s’approchant du vieillard avec une émotion croissante; pourquoi ne point espérer dans la bonne foi et dans la bonne volonté des hommes?
—Parce que je les connais depuis soixante années! répliqua le duc avec une légère nuance d’amertume; ne sont-ce pas eux qui ont flétri mes espérances dans l’avenir du nom de folie? Avez-vous donc jamais oublié le gibet du Golgotha? Toutes les royautés spirituelles doivent passer par la couronne d’épines. Heureux seulement les martyrs qui tombent en laissant leur vie dans d’autres âmes. Cette joie ne m’a point été donnée! Je meurs sans avoir pu communiquer mon souffle à aucun apôtre; il ne restera de moi qu’un livre où ma pensée dormira immobile comme ces corps dérobés à la décomposition par l’art égyptien. Ah! cette douleur... j’aurais voulu me la cacher à moi-même... vous avez forcé mon cœur à s’ouvrir... Que m’eût importé de mourir si d’autres avaient continué ma vie!... Mais je meurs tout entier... Mon âme ne laisse point de fils sur la terre, et il n’y aura pour elle, comme pour mes os, qu’une épitaphe!
L’accent du vieillard était devenu tremblant, son œil s’était voilé; il se laissa retomber sur un de ses bras et referma les paupières. Honorine et de Gausson, profondément touchés, se regardèrent; tous deux avaient la même inspiration. Il leur suffit de ce regard pour se comprendre. Ils se penchèrent en même temps, et soutenant dans leurs mains réunies la tête du vieillard:
—Non, votre souffle ne s’éteindra point tant que nous vivrons, dit Honorine avec un attendrissement religieux, car vous nous avez pénétrés de votre foi et échauffés de votre amour.
—Oui, ajouta Marcel d’un ton de fermeté émue, dites ce que nous devons faire et nous le ferons.