—Ah! je suis trop heureuse, j’ai peur!

Ces craintes ne tardèrent pas à être justifiées par un malheur prévu, mais qu’ils devaient sentir douloureusement. La santé du duc de Saint-Alofe déclinait de jour en jour; bientôt commença pour lui cette agonie sans souffrance et sans affaiblissement d’esprit, rare privilége accordé à certains vieillards. La vie le quittait lentement, comme une eau qui fuit; il la sentait lui échapper; il assistait par l’intelligence à cet anéantissement du corps, et, semblable à Socrate, il continuait à proclamer d’une voix ferme, quoique affaiblie, les grandes doctrines auxquelles il avait voué sa vie. Enfin, un matin du mois d’août, il se fit transporter à la lisière du bosquet de sapins, près de la tombe de Marc. Il aimait ce lieu élevé d’où l’on apercevait les bois et la mer. A demi couché sur un tapis étendu à terre, il regarda longtemps l’horizon. Son visage amaigri était plus pâle, ses cheveux plus rares, ses mains plus tremblantes, mais la même flamme brillait dans son regard plein de douceur. Honorine et de Gausson, debout près de lui, le surveillaient avec une tendresse inquiète. Il releva la tête vers eux, essaya de sourire, et dit d’une voix faible:

—La terre est toujours aussi verte, le ciel aussi bleu, et vos regards nagent dans la joie... Où pourrais-je m’éteindre plus doucement?

—Ah! pourquoi ces pensées? interrompit Honorine en se penchant vers le vieillard avec des larmes dans les yeux.

Le duc prit sa main, qu’il retint dans les siennes.

—Que peuvent-elles avoir de triste? dit-il doucement. La mort qui brise une vie dans sa fleur, ou des projets à peine commencés, peut affliger l’homme qui la subit; mais quand la tâche est remplie, on se repose sans regrets. J’ai élevé jusqu’au faîte l’édifice que je voulais bâtir; un homme ne pouvait en faire davantage.

—Mais cet édifice est encore invisible pour le plus grand nombre, fit observer de Gausson; il vous reste à le faire connaître.

—Je n’ai plus le temps, dit le vieillard; mais je vous remercie d’y avoir pensé... Vous me rendez ainsi plus facile la demande que je voulais vous faire.

—Ah! parlez! s’écrièrent à la fois les deux époux; nous accomplirons tous vos désirs; que voulez-vous?

—Ce que je veux, reprit le duc, dont la voix s’anima, c’est que le fruit de longues études ne soit point perdu pour le bonheur des hommes. S’il ne m’a point été donné de voir lever ce soleil dont j’aperçois les lueurs à l’horizon du monde, je n’ai point pour cela cessé d’y croire; non, j’en prends Dieu à témoin, je meurs avec la foi de l’avenir! Mais cette terre promise dans laquelle doivent s’établir nos fils, il faut en indiquer la route à la foule; je l’ai cherchée trente ans...