—Priez! dit-il.
Et quittant le point d’appui qui l’avait jusqu’alors retenu, il se laissa emporter par le flot qui se précipitait avec plus de violence. Deux ou trois fois on vit sa tête et celle d’Arthur reparaître sur la crête des lames au milieu des écumes, puis tout disparut, et l’on n’aperçut que la grande mer roulant ses longs replis sur la grève envahie, tandis que le brouillard achevait de s’élever et que le soleil inondait la baie de ses splendides lueurs.
De Gausson qui attendait au rendez-vous, rentra à l’auberge pour s’informer des causes de ce retard. En apprenant de Marquier que son adversaire était parti peu après lui sous la conduite de Marc, un étonnement mêlé d’inquiétude le saisit. Il ressortit avec le vieux matelot pour faire des recherches, mais toutes furent inutiles. Enfin, comme ils regagnaient la Croix-Verte, ils rencontrèrent quelques paysans qui, en traversant la grève que la mer avait abandonnée, venaient d’y découvrir deux cadavres. De Gausson courut au lieu indiqué et reconnut Marc et de Luxeuil. Le premier tenait encore serrée dans ses deux mains la main de son compagnon; mais il avait le visage ferme et calme comme si la mort l’eût surpris au milieu d’un grand sacrifice librement accompli. Les autorités averties se rendirent sur les lieux et constatèrent officiellement les deux morts. L’événement était expliqué par trop d’exemples précédents pour qu’il pût surprendre. Il fut attribué à l’ignorance des localités et à l’imprudence des deux victimes. Marcel seul devina tout, mais garda le silence. Le corps d’Arthur fut transporté à Paris pour être déposé dans le tombeau de sa famille. Quant à celui de Marc, réclamé par de Gausson, il fut conduit à la Brichaie et enterré sous le bosquet de sapins qui regardait la mer. La barrière qui séparait les deux amants était désormais brisée, mais leur union ne pouvait avoir lieu que plus tard; le deuil d’Honorine devait durer une année. De Gausson comprit que sa présence à la Brichaie, pendant cette attente, donnerait trop d’avantage à leurs ennemis, et quelque cruel que fût pour lui le départ, il s’y résigna.
XXXII
Conclusion.
Tous les voyageurs ont parlé de ces hautes montagnes qui semblent étager par terrasses certaines portions de l’Asie. La caravane gravit avec mille fatigues des pentes dangereuses, elle traverse des précipices sur des arbres tremblants, elle franchit des cascades dans lesquelles restent toujours quelques compagnons plus faibles ou plus malheureux; elle souffre le froid et le chaud, la soif et la faim; et après une longue ascension, alors que les forces manquent à tous et que le désespoir s’empare des plus courageux, tout à coup le dernier pic s’aplanit et montre aux yeux ravis une immense contrée couverte de bosquets en fleurs, de moissons dorées et de villes opulentes.
Il en est de même de certaines existences. Vous gravissez longtemps les rocs inaccessibles, vous laissez à chaque caillou une goutte de votre sang, à chaque ronce un lambeau de votre espérance, et, quand tout semble perdu, quand vous cherchez une place pour vous cacher et mourir, ce qui faisait obstacle s’écroule subitement et vous vous trouvez assis dans l’Eden que vous aviez cru perdu sans retour. Hasard étrange ou loi mystérieuse qui semble partager la vie humaine en autant de drames distincts et contrastés, débutant tantôt par la tragédie, tantôt par l’idylle, mais échappant toujours brusquement au poëme commencé pour en entreprendre un nouveau.
La mort d’Arthur changea tout dans la destinée d’Honorine. Il sembla avoir emporté avec lui, dans sa tombe, la fatalité qui avait jusqu’alors pesé sur la jeune femme. Délivrée de ceux qui s’étaient, tour à tour, acharnés à sa perte, elle se retrouvait libre et sans inquiétude. On eût dit une colombe échappée aux filets de l’oiseleur et qui reprenait possession de la verdure et du ciel. De Gausson, retourné aux Motteux, y avait réglé toutes les affaires de la succession; ses lettres tenaient Honorine au courant, jour par jour, de ce qu’il avait fait, de ce qu’il avait pensé. Chaque mois il revenait passer quelques heures à la Brichaie. C’étaient alors toutes les enivrantes joies du retour, toutes les ravissantes tristesses du départ; et l’attente, ainsi entrecoupée d’émotions, avait elle-même je ne sais quel charme ardent! Oh! qui n’a regretté ces angoisses des années amoureuses, tout ce cortége poétique mêlé de chimères, de regrets, d’espoir! Olympe romanesque où nous plaçons nos rêves pour en faire des Dieux, fascination charmante qui nous enlève aux froissements de la réalité pour nous emporter comme Elisée dans les nuées. L’année d’épreuve s’écoula et le mariage eut lieu dans la petite église de Sartilly. Le duc, dont les forces allaient s’affaiblissant, s’y fit transporter. Françoise et Brousmiche pleuraient de joie derrière les mariés, et le petit Jules, qui tenait ses petites mains jointes, répéta tout haut la simple prière qui lui avait été apprise par sa mère:
«Mon Dieu, bénis tous ceux qui nous aiment et pardonne à ceux qui nous haïssent!»
Honorine et de Gausson revinrent à la Brichaie à pied, à travers les viettes ombragées, respirant les premières senteurs du printemps, écoutant les premiers chants des oiseaux, ayant leurs mains enlacées et le cœur gonflé d’un bonheur trop grand pour pouvoir l’exprimer par des paroles. Trois mois s’écoulèrent dans un inexprimable enchantement; les épreuves du passé rendaient encore plus enivrantes les délices du présent. Honorine ne pouvait s’accoutumer à tant de bonheur. Parfois, au milieu des extases silencieuses qui suivaient ces longs entretiens, elle laissait échapper tout à coup un léger cri; des larmes venaient mouiller ses longs cils, et elle serrait la main de Marcel en disant: