Honorine raconta également, non les faits survenus depuis leur séparation, mais ses regrets du passé, ses dégoûts du présent et de l’avenir.
Ainsi, sans y prendre garde, sans le vouloir, tous deux se révélaient le besoin qu’ils avaient l’un de l’autre: la plainte leur était douce par cela seul qu’elle leur était commune; à défaut de bonheur, ils échangeaient leur désespoir. En passant l’un près de l’autre, ils ne pouvaient se dire, comme les disciples de Rancé, que:—frère, il faut mourir; mais c’était du moins se parler!
Une heure entière se passa dans cet épanchement affligé qui a tant de charme pour les cœurs endoloris. En se plaignant ensemble, tous deux sentaient leur chagrin décroître, comme une eau dormante à laquelle on donne une issue; ils s’animaient insensiblement à la joie de se rencontrer dans les mêmes émotions, de se sentir les mêmes aspirations. En vain le sort les avait séparés, ils restaient unis de désirs, mariés par l’âme! déjà leur accent était plus rapide, leurs regards plus brillants, leurs gestes plus animés, le sourire épanouissait leurs visages éclairés l’un par l’autre; ils avaient oublié un instant tout le reste pour jouir du bonheur de se trouver ensemble, de se voir et de s’entendre.
L’entrée de Marquier les arracha à cet enivrement.
A la vue de Marcel le banquier s’avança d’un air empressé.
—Vous à Paris, monsieur de Gausson! s’écria-t-il; aviez-vous donc été averti du malheur qui menaçait Bouvard?
—Depuis deux jours seulement, répliqua Marcel.
—Et... vous vous trouvez intéressé à sa faillite? reprit le banquier avec précaution.
—J’avais chez lui à peu près tout ce que je possède, répliqua de Gausson simplement.
Honorine se retourna.