Ce titre, qui n’avait d’abord excité que la raillerie, prit insensiblement un caractère plus sérieux. On se dit, qu’après tout, l’isolement dans lequel vivait Honorine rendait le succès de Marquier possible; on cita des exemples de liaisons non moins bizarres. On apporta en preuve l’intimité persistante du banquier; enfin, ce qui n’avait été, dans le principe, qu’une moquerie contre ce dernier, devint, à la longue, une condamnation contre madame de Luxeuil.
Elle continua à l’ignorer et à recevoir, presque sans y prendre garde, les visites de Marquier. Sa froide réserve avait même, jusqu’alors, empêché celui-ci de s’expliquer. Enfin, enhardi par les félicitations de tous ses amis, qui le supposaient arrivé au but, il se persuada que sa modestie lui faisait illusion et qu’il était plus avancé dans les bonnes grâces d’Honorine qu’il ne l’avait pensé lui-même. Il s’accusa de lenteur, de timidité, et se décida à se déclarer sans plus de retards.
L’embarras d’un aveu fait de vive voix et la crainte de ne pouvoir trouver, avant longtemps, une occasion favorable, le décida à écrire. Il fit donc appel aux souvenirs qu’avaient pu lui laisser les romances de M. Bétourné ou les opéras de M. Planard, composa, après plusieurs essais, une lettre qui lui parut réunir toutes les qualités du genre, et résolut de la faire parvenir à la première occasion et sans intermédiaire.
Sur ces entrefaites, Honorine reçut la carte de Marcel de Gausson, qui venait d’arriver à Paris.
V
Deux amants.
De Gausson se présenta à l’hôtel d’Honorine, dès le lendemain de son arrivée, à l’heure où elle recevait. Il trouva au salon madame de Biézi, de Cillart, le vicomte de Rossac et quelques autres.
Tant de témoins rendirent le premier abord contraint; mais quand la marquise fut partie, les visiteurs passèrent, l’un après l’autre, dans le salon voisin, et de Gausson resta seul avec la jeune femme.
La joie que tous deux éprouvaient à se revoir, était mêlée d’un sentiment d’amertume qui les empêcha d’abord de profiter de leur rapprochement. Le regard de Marcel, empreint d’une tristesse pensive, resta quelque temps comme oublié sur Honorine, tandis que celle-ci, muette et oppressée, agitait d’une main distraite le gland du coussin sur lequel elle était appuyée. Enfin, de Gausson chercha à excuser son silence par l’émotion d’une première entrevue, après cette séparation. Honorine répondit en se plaignant de n’avoir reçu aucune nouvelle pendant une si longue absence, et la conversation une fois engagée continua de plus en plus libre et expansive.
Cependant il était aisé de voir que Marcel s’était imposé une réserve sévère sur tout ce qui pourrait la ramener au passé. Chaque fois, que par une tendance naturelle, l’entretien menaçait d’y revenir, il s’en détournait avec effort, comme s’il eût craint de glisser trop loin sur cette pente des souvenirs.
Mais, tout en se défendant de ce qui eût pu paraître une allusion à des espérances mortes sans retour, il laissait, malgré lui, le secret de son âme s’échapper sous toutes les formes et par tous les côtés. Il parla longuement de la retraite où il avait passé ces mois d’absence, de ses occupations, de ses lectures, de ses rêveries, et, chaque détail dévoilait, à son insu, l’inguérissable tristesse dont il était atteint.