Honorine, partagée entre l’horreur et la pitié, s’était laissée tomber sur un fauteuil.

Marc reprit machinalement son chapeau et son coffret de cuir, lui jeta un dernier regard, puis disparut.

Cette scène laissa la jeune femme dans un état d’angoisse impossible à peindre. La révélation faite par Arthur bouleversait toutes ses résolutions et toutes ses espérances. Le protecteur qui se présentait à elle au nom de sa mère et avec le signe qui devait le faire reconnaître, était un misérable doublement déshonoré par sa révolte contre la société et par les services qu’il lui rendait! De Luxeuil avait-il donc deviné juste? Cette sollicitude mystérieuse n’était-elle que le calcul d’un escroc habile? Mais comment le croire, en se rappelant tant de services rendus, tant d’avertissements utiles? L’esprit de la jeune femme se perdait dans mille suppositions aussitôt détruites que formées. Elle ne pouvait ajouter foi aux coupables intentions prêtées à Marc et elle ne pouvait lui rendre sa confiance. Cet homme restait pour elle un inexplicable problème.

Ainsi, un nouvel élément de trouble était jeté dans cette vie déjà si tourmentée, et à toutes les souffrances de l’âme, venaient se joindre les anxiétés d’un esprit incertain.

De Luxeuil ne put ni les voir ni les deviner. Les renseignements obtenus par l’entremise de M. Moreau, lui avaient réellement donné sur Marc l’opinion qu’il avait exprimée, et il ne doutait pas que cette conviction ne fût désormais partagée par Honorine. Il ignorait les détails qui devaient maintenir celle-ci dans le doute et l’existence de ce fragment d’anneau qui constatait l’espèce d’autorité déléguée par la baronne. Aussi demeura-t-il complétement rassuré.

Trois mois s’écoulèrent ainsi. Marquier, un instant inquiet, n’avait point tardé à se rassurer et était devenu plus assidu que jamais. Quanta à de Luxeuil, le flot d’or que son mariage venait de lui apporter, avait exalté sa vanité jusqu’à la folie. Après avoir satisfait ses anciens créanciers au moyen des économies accumulées pendant la minorité d’Honorine, il s’en était créé de nouveaux. La facilité de l’emprunt lui était une sensation trop récente pour qu’il n’en abusât pas. Tout l’or qu’il se procura ainsi lui sembla, non pas retranché, mais ajouté à sa fortune; sa signature battait monnaie; il crut que ce don lui était acquis à jamais et voulut surpasser, en prodigalité, tous les princes de la fashion.

Il y eut une telle fougue dans ce premier élan d’extravagances que tout ce qu’il pouvait prendre des biens d’Honorine fut engagé au bout de quelques mois et qu’il se trouva ramené aux expédients.

Mais la royauté qu’il venait d’acquérir dans le monde élégant, chatouillait trop doucement sa vanité pour qu’il y renonçât si tôt et sans lutte. L’idée de déchoir d’ailleurs lui causait une sorte de rage. Il devinait d’avance les railleries de ceux qu’il avait écrasés par son luxe, l’insultante pitié des indifférents et le mépris de cette foule qui blâme ou approuve toujours selon l’événement. Aussi jura-t-il de prolonger autant qu’il lui serait possible et par tous les moyens, l’opulence apparente dans laquelle il avait placé son honneur.

Marquier était pour cela indispensable. Outre les avances qu’il lui avait déjà faites, il connaissait mille moyens de forcer les créanciers à des transactions, de procurer des signatures d’endosseurs fictifs, d’échapper à l’accomplissement de conventions gênantes. L’expérience lui avait appris à connaître tous ces guets-apens autorisés par la loi, qui font de ce que l’on appelle les affaires, une sorte de piraterie pacifique exercée par autorité des tribunaux de commerce et par ministère d’huissier.

Le banquier tenait ainsi de Luxeuil lié à lui par le plus indestructible de tous les liens, la nécessité! celui-ci continuait bien à se montrer railleur et dédaigneux, mais sous cette impertinence affectée se cachait la dépendance réelle; c’était l’orgueil du grand seigneur avec l’intendant qu’il peut maltraiter de paroles, mais auquel il obéit parce que de lui dépend sa ruine. Marquier comprit fort bien ses avantages et tâcha d’en profiter. Rassuré du côté d’Arthur, qui avait trop besoin de lui pour s’effaroucher de ses assiduités auprès d’Honorine, il avait fini par admettre, en riant, ses suppositions et par se proclamer le cavalier servant de madame de Luxeuil.