—Vous savez que la princesse Goriska, sa tante, avait acheté un domaine près d’Orléans; Dovrinski en arrive et m’a raconté des merveilles. Il paraît qu’il y a des bois où l’on peut chasser le sanglier, un lac, des prairies immenses. La princesse fait exploiter par son intendant et a établi elle-même des écoles où sont instruits les enfants du voisinage, des hôpitaux où l’on guérit les malades. A force de faire le bien, elle oublie ses propres malheurs; elle n’a plus le temps d’y penser; c’est une sorte d’empire qu’elle a conquis là-bas; elle s’est proclamée la reine des pauvres et des cœurs affligés.
—Ah! combien je lui envie sa conquête! s’écria Honorine, dont ce récit venait d’éveiller le rêve favori.
De Luxeuil qui parcourait la chambre s’arrêta.
—Vous la lui enviez, répéta-t-il gaiement; eh bien, pardieu! il faut la lui acheter.
—Que voulez-vous dire?
—La princesse Goriska est obligée de repartir pour la Lithuanie, où sa mère la rappelle; elle cherche un acquéreur pour son domaine.
—Se peut-il!... Et vous consentiriez?... Oh! c’est une plaisanterie.
—Non, dit Arthur sérieusement; ce serait un moyen de rompre avec le passé, et je le saisirais avec joie. Cela vous paraît trop sage pour être vraisemblable, n’est-ce pas? mais les plus grands étourdis ont leurs moments de réflexion. Quoi qu’on fasse, il vient un jour, une heure où l’on s’aperçoit qu’en suivant la grande route avec la foule des masques, on perd son temps. Alors, qu’une trouée s’ouvre à droite ou à gauche, on en profite: c’est une occasion à saisir: si on la manque, tout est dit, et on continue avec le tourbillon; mais, dans le cas contraire, on recommence une vie nouvelle.
—Et comment ces idées vous sont-elles venues? demanda Honorine en regardant fixement de Luxeuil.
—Je vous l’ai dit, par suite de la rencontre de Dovrinski. Il m’a parlé avec un tel enthousiasme du bonheur de sa tante que j’y ai ensuite rêvé malgré moi: elle aussi avait épuisé les jouissances de Paris et allait périr d’ennui, lorsqu’elle est partie pour ce domaine où elle a retrouvé tout un monde de plaisirs inconnus. Pourquoi n’aurais-je point le même bonheur qu’elle? on peut vivre pour soi seul et se moquer du reste tant qu’on y trouve son plaisir; mais, en définitif, on ne peut pas être fanatique de son égoïsme, et, quand il ennuie, je ne vois pas ce qui pourrait vous empêcher d’essayer autre chose.