Puis, le changement survenu chez Arthur lui inspirait je ne sais quelle reconnaissance attendrie. A cet espoir de rencontrer un frère, là où elle avait eu jusqu’alors presque un ennemi, elle remerciait Dieu tout bas, elle se sentait plus confiante. Aussi, lorsque de Luxeuil revint le soir, en lui annonçant qu’il avait trouvé les cent mille écus, et que tout pourrait se conclure dans quelques jours avec la princesse Goriska, qui arrivait à Paris, elle ne put retenir une exclamation de joie et elle lui tendit la main.

Celui-ci se montra touché de ce témoignage d’affection, le premier qu’il eût reçu de la jeune femme depuis son mariage, et lui proposa, pour bien achever la journée, de la conduire au Théâtre-Français.

C’était une condescendance dont Honorine devait se montrer d’autant plus reconnaissante que, comme tous les gens d’un certain monde, Arthur avait témoigné habituellement un dédain affecté pour notre première scène littéraire; car c’est un signe remarquable et singulièrement concluant que cette répugnance de toutes les aristocraties pour les spectacles capables d’éveiller la pensée. A Rome, les patriciens abandonnaient les représentations de Térence pour écouter des joueuses de flûte ou des mimes habiles à imiter le cri des animaux; à Paris, l’élite du monde élégant déserte Molière, le Sage, Beaumarchais, Corneille, pour assister à un ballet ou pour entendre un ut de poitrine; c’est qu’aussi les spectacles lyriques satisfont les deux goûts dominants des classes oisives: la vanité et la paresse. Plus dispendieux, ils prouvent la richesse du spectateur; plus bruyants et plus splendides, ils occupent ses sens et laissent en repos son intelligence. Avec eux, on est moins exposé à ces appels qui réveillent spontanément la pensée, à ces émotions qui nous arrachent, malgré nous, à notre égoïsme; à ces leçons ironiques ou saisissantes dont notre conscience est involontairement gênée. La musique de théâtre n’a point de prétentions dogmatiques; elle n’enseigne pas; aidée des prestiges de la mise en scène, elle amuse, elle anime, elle caresse, mais sans rien nous demander; c’est une belle esclave qui chante, seulement pour plaire.

Madame des Brotteaux arriva au moment où Honorine allait partir et la suivit au spectacle, avec sa nonchalance habituelle, sans savoir où elle allait. En se trouvant au Français elle jeta les hauts cris et déclara que c’était une trahison. Heureusement que son indolence prévenait les longues plaintes. Une fois assise elle retomba dans cette somnolence éveillée qui faisait sa vie, appuya son beau bras d’albâtre sur la balustrade et se mit à lorgner dans la salle avec distraction.

Quant à Arthur, il avait pris son parti et s’était placé au fond de la loge, bien décidé à ne rien voir ni à ne rien entendre.

Mais les vers de Molière et de Corneille, commentés par les applaudissements du parterre, l’associaient, malgré lui, à la représentation. Cherchant à y échapper, et, ramené sans cesse à une attention forcée, il éprouvait l’impatience que donnent les efforts infructueux.

De son côté, Honorine était tout entière au spectacle. Emportée d’abord par la tragédie vers cette atmosphère sublime où tout ce qui est petit dans l’humanité s’efface, et où les hautes passions apparaissent avec leur majestueuse simplicité, elle venait de redescendre, grâce à Molière, au milieu du monde réel dont les vices se montraient à elle en personnifications vivantes. Au serrement de cœur enivré que donne l’admiration, avait succédé l’épanouissement joyeux qui naît de la gaieté sincère, lorsque M. Darcy entra dans la loge.

A sa vue, madame des Brotteaux fit un geste de joie.

—Ah! enfin, voici quelqu’un! s’écria-t-elle.

—Je viens seulement de vous apercevoir, répondit le médecin en saluant, et j’ai cru d’abord que je me trompais. Par quel hasard vous trouvez-vous ici?