—Ah! jamais! s’écria Honorine exaltée, je partirai plutôt seule, en mendiant sur mon chemin. Vous pouvez me condamner, me repousser; mais aucune puissance humaine ne me forcera à rentrer dans cette chaîne honteuse.

—Eh bien! v’là une femme soumise! reprit l’ancienne meunière étonnée de l’air résolu d’Honorine; on la croirait jodane (bonasse), et c’est comme les agneaux de Caumont, il n’en faut que trois pour étrangler un loup. Mais tu me crois donc cousue d’écus, malheureuse, pour que je peuve entretenir ici une Parisienne à battre le Job (rien faire).

—Oh! je ne vous serai point à charge! dit vivement Honorine, je vous aiderai, je travaillerai.

—Toi, s’écria la fermière; si ça ne fait pas compassion! Qu’est-ce que tu sais faire? boire, manger, dormir et chanter? Ça n’est pas assez pour nous autres. Ici, vois-tu, il faut savoir aussi ben gagner que les grandes dames savent dépenser. C’est pas assez de dire:—j’aiderai! il faut voir à quoi tu pourras m’aider, car comme dit le proverbe: Il est difficile de peigner un diable qui n’a pas de cheveux.

—Eh bien! si je suis mal habile d’abord, vous me dirigerez, dit Honorine avec une humilité touchante; ce que les autres ont appris, je puis aussi l’apprendre. Essayez au moins, Madame, ne me traitez point plus mal qu’une étrangère qui viendrait vous demander du travail. Songez que j’arrive de bien loin vers vous, que j’ai compté sur votre pitié; que vous êtes ma seule espérance! ne me repoussez pas, mon Dieu! je vous en prie à mains jointes, Madame... et si j’osais... oui, tenez, je vous en prie à genoux.

Le mouvement de la jeune femme avait été si instantané que la paysanne en fut tout étourdie.

—Allons! qu’est-ce qu’elle fait donc, s’écria-t-elle un peu émue, veux-tu bien finir tes adoremus. Lève-toi, je te dis... tu resteras!

Honorine poussa un cri de joie et baisa les mains de la vieille femme que cette caresse acheva de gagner.

—Puisque tu le veux, nous essaierons, reprit-elle... Et pour commencer, laisse là ta roquelaure et ta bourguignote!

La jeune femme se débarrassa vivement de son manteau et de sa coiffure.