—Je tâcherai de ne vous prendre que peu d’instants, dit Honorine émue de cet accueil; seulement permettez-moi de vous parler en particulier.
La mère Louis céda en grommelant; mais avant de partir elle se retourna vers Romain et lui répéta sa menace; celui-ci y répondit par un regard haineux, remit son bonnet à deux mains, et tourna brusquement les talons.
Cependant la paysanne avait conduit Honorine dans une pièce basse de la ferme qui lui servait en même temps de salon, de bureau et d’office. Dès qu’elles se trouvèrent seules, la jeune femme commença le récit des faits que le lecteur connaît déjà. A mesure qu’elle avançait dans cette confession, ses souvenirs réveillés semblaient raviver sa douleur, et, arrivée au dernier outrage qui l’avait forcée de fuir, les larmes l’empêchèrent d’achever.
La fermière parut ne rien comprendre à cette désolation.
—Dieu me sauve! elle est affolée! s’écria-t-elle. Comment! c’est pour des lures (sornettes) pareilles que tu as quitté ton mari! un biau gars, qu’avait tout ce qui faut pour te rendre heureuse. Ah! Jésus! le proverbe a-t-il raison:
«Femmes, moines et pigeons
»Ne savent où ils vont.»
—Mais vous n’avez donc point entendu? s’écria Honorine avec désespoir.
—J’ai entendu, j’ai entendu que tu parlais de ton mari comme d’un gadolier (garnement), interrompit la mère Louis: mais qu’est-ce qu’il a fait après tout? T’a-t-il refusé de l’argent? T’a-t-il empêchée de sortir? T’a-t-il battue! non! eh bien! pourquoi donc que tu griches alors! Il fait la riotte avec des créatures, que tu dis! Est-ce que tu espères l’avoir pour toi toute seule, par hasard? Ah ben! un joli garçon qui n’aurait point de jeunesse; ça ferait hodiner la tête aux saints du Paradis. D’ailleurs, je peux-t-y y faire quéqu’chose, moi? Qu’est-ce que tu viens chercher aux Motteux?
—Je croyais vous l’avoir dit? reprit Honorine tremblante. Je venais vous demander... de me recevoir.
—Toi! s’écria la mère Louis; une grande dame dans la ferme! ah bien, il n’y aurait plus alors qu’à mettre le feu aux quatre coins. Non, non, je veux que tu retournes avec ton mari.