Puis le paysage grandit encore. Voici des champs plantés de pommiers où je distingue une charrue attelée qui attend son maître. Plus loin, au coin du bois qui retentit des coups de la cognée, je reconnais la hutte du sabotier, recouverte de gazon et de copeaux.
Et au milieu de tous ces tableaux rustiques, il me semble voir comme une représentation de moi-même qui flotte et qui passe! C'est mon fantôme qui se promène dans mon rêve.
Les bouillonnements de l'eau près de déborder m'obligent à interrompre cette méditation pour remplir la cafetière. Je me souviens alors qu'il ne me reste plus de crème; je décroche ma boîte de fer-blanc et je descends chez la laitière.
La mère Denis est une robuste paysanne venue toute jeune de Savoie et qui, contrairement aux habitudes de ses compatriotes, n'est point retournée au pays. Elle n'a ni mari, ni enfant, malgré le titre qu'on lui donne; mais sa bonté, toujours en éveil, lui a mérité ce nom de mère. Vaillante créature abandonnée dans la mêlée humaine, elle s'y est fait son humble place en travaillant, en chantant, en secourant, et laissant faire le reste à Dieu.
Dès la porte de la laitière, j'entends de longs éclats de rire. Dans un des coins de la boutique, trois enfants sont assis par terre. Ils portent le costume enfumé des petits Savoyards et tiennent à la main de longues tartines de fromage blanc. Le plus jeune s'en est barbouillé jusqu'aux yeux, et c'est là le motif de leur gaieté.
La mère Denis me les montre.
—Voyez-moi ces innocents, comme ça se régale! dit-elle en passant la main sur la tête du petit gourmand.
—Il n'avait pas déjeuné, fait observer son camarade pour l'excuser.
—Pauvre créature! dit la laitière; ça est abandonné sans défense sur le pavé de la grande ville où ça n'a plus d'autre père que le bon Dieu!
—Et c'est pourquoi vous leur servez de mère? ai-je répliqué doucement.