—Ce que je fais est bien peu, a dit la mère Denis, en me mesurant mon lait; mais tous les jours j'en ramasse quelques-uns dans la rue pour qu'ils mangent une fois à leur faim. Chers enfants! leurs mères me revaudront ça en paradis... Sans compter qu'ils me rappellent la montagne! quand ils chantent leur chanson et qu'ils dansent, il me semble toujours que je revois notre grand-père!

Ici les yeux de la paysanne sont devenus humides.

—Ainsi vous êtes payée par vos souvenirs du bien que vous leur faites? ai-je repris.

—Oui, oui, a-t-elle dit, et aussi par leur joie! Les ris de ces petits, monsieur, c'est comme un chant d'oiseau, ça vous donne de la gaieté et du courage pour vivre.

Tout en parlant, elle a coupé de nouvelles tartines, et y a joint des pommes avec une poignée de noix.

—Allons, les chérubins, s'est-elle écriée, mettez-moi ça dans vos poches pour demain.

Puis, se tournant de mon côté:

—Aujourd'hui je me ruine, a-t-elle ajouté; mais faut bien faire son carnaval.

Je m'en suis allé sans rien dire; j'étais trop touché.

Enfin je l'avais découvert, le véritable plaisir. Après avoir vu l'égoïsme de la sensualité et de la pure intelligence, je trouvais le joyeux dévouement de la bonté! Pierre, M. Antoine et la mère Denis avaient fait chacun leur carnaval; mais pour les deux premiers ce n'était que la fête des sens ou de l'esprit, tandis que pour la troisième c'était la fête du cœur!