CHAPITRE III.
CE QU'ON APPREND EN REGARDANT PAR SA FENÊTRE.
3 mars.—Un poëte a dit que la vie était le rêve d'une ombre: il eût mieux fait de la comparer à une nuit de fièvre! Quelles alternatives d'agitations et de sommeil! que de malaises, de sursauts, de soifs renaissantes! quel chaos d'images douloureuses ou confuses! Toujours entre le repos et la veille, on cherche en vain le calme, et l'on s'arrête au bord de l'activité. Les deux tiers de l'existence humaine se consument à hésiter, et le dernier tiers à s'en repentir.
Quand je dis l'existence humaine, il faut entendre la mienne! Nous sommes ainsi faits que chacun de nous se regarde comme le miroir de la société; ce qui se passe dans notre cœur nous paraît infailliblement l'histoire de l'univers. Tous les hommes ressemblent à l'ivrogne qui annonce un tremblement de terre, parce qu'il se sent chanceler.
Et pourquoi suis-je incertain et inquiet, moi, pauvre journalier du monde, qui remplis dans un coin ma tâche obscure, et dont on utilise l'œuvre sans prendre garde à l'ouvrier? Je veux vous le dire à vous, ami invisible, pour qui ces lignes sont écrites; frère inconnu que les solitaires appellent dans leurs angoisses, confident idéal auquel s'adressent tous les monologues, et qui n'êtes que le fantôme de notre propre conscience.
Un grand événement est survenu dans ma vie! Au milieu de la route monotone que je parcourais tranquillement et sans y penser, un carrefour vient tout à coup de s'ouvrir. Deux chemins se présentent entre lesquels je dois choisir. L'un n'est que la continuation de celui que j'ai suivi jusqu'à ce jour; l'autre, plus large, montre de merveilleuses perspectives. Sur le premier, rien à craindre, mais aussi peu à espérer; sur l'autre, les grands périls et les opulentes réussites! Il s'agit, en un mot, de savoir si j'abandonnerai le modeste bureau dans lequel je devais mourir pour une de ces entreprises hardies où le hasard seul est caissier!
Depuis hier je me consulte, je compare, et reste indécis.
D'où me viendra la lumière, qui me conseillera?
Dimanche 4.—Voici le soleil qui sort des brumes de l'hiver; le printemps annonce son approche; une brise amollie glisse sur les toits, et mon violier recommence à fleurir!
Nous touchons à cette douce saison des reverdies, tant célébrée par les poëtes sensitifs du seizième siècle: