—Il faut bien s'amuser, dit-elle, «on ne vit qu'une fois.»
Et la sœur aînée sourit à cette maxime épicurienne. Il est évident que toutes deux sont dans une crise d'indépendance.
Du reste, ce serait grand dommage que le regret vînt déranger leur joie! elle est si franche, si expansive! La vue des arbres qui semblent courir des deux côtés de la route leur cause une incessante admiration. La rencontre d'un train qui passe en sens inverse, avec le bruit et la rapidité de la foudre, leur fait fermer les yeux et jeter un cri; mais tout a déjà disparu! Elles regardent, se rassurent, s'émerveillent. Madeleine déclare qu'un pareil spectacle vaut le prix du voyage, et Françoise en tomberait d'accord si elle ne songeait, avec un peu d'effroi, au déficit dont une pareille dépense doit charger leur budget. Ces trois francs consacrés à une seule promenade, c'est l'économie d'une semaine entière de travail. Aussi la joie de l'aînée des deux sœurs est-elle entrecoupée de remords; l'enfant prodigue retourne par instants les yeux vers la ruelle du quartier Saint-Denis.
Mais le mouvement et la succession des objets viennent la distraire. Voici le pont du Val encadré dans son merveilleux paysage: à droite, Paris avec ses grands monuments qui découpent la brume ou étincellent au soleil; à gauche, Meudon avec ses villas, ses bois, ses vignes et son château royal! Les deux ouvrières vont d'une portière à l'autre en jetant des cris d'admiration. Nos compagnons de voyage rient de cette surprise enfantine; moi je me sens attendri, car j'y vois le témoignage d'une longue et monotone réclusion; ce sont des prisonnières du travail qui ont retrouvé, pour quelques heures, l'air et la liberté.
Enfin, le train s'arrête; nous descendons. Je montre aux deux sœurs le sentier qui conduit jusqu'à Sèvres, entre le chemin de fer et les jardins; elles partent en avant tandis que je m'informe des heures de retour.
Je les retrouve bientôt à la station suivante où elles se sont arrêtées devant le petit jardin du garde-barrière; toutes deux sont déjà en conversation réglée avec l'employé qui bine ses plates-bandes et y trace des rayons pour les semis de fleurs. Il leur apprend que c'est l'époque où les herbes parasites sont le plus utilement sarclées, où l'on fait les boutures et les marcottes, où l'on sème les plantes annuelles, où l'on enlève les pucerons des rosiers. Madeleine a sur le rebord de sa croisée deux caisses où, faute d'air et de soleil, elle n'a jamais pu faire pousser que du cresson; mais elle se persuade que, grâce à ces instructions, tout va prospérer désormais. Enfin le garde-barrière, qui sème une bordure de réséda, lui donne un reste de graines qu'il n'a pu employer, et la vieille fille s'en va ravie, recommençant, à propos de ces fleurs en espérance, le rêve de Perrette à propos du pot au lait.
Arrivé au quinconce d'acacias où se célèbre la fête, je perds de vue les deux sœurs. Je parcours seul cette exhibition de loteries en plein vent, de parades de saltimbanques, de carrousels et de tirs à l'arbalète. J'ai toujours été frappé de l'entrain des fêtes champêtres. Dans les salons, on est froid, sérieux, souvent ennuyé: la plupart de ceux qui viennent là sont amenés par l'habitude ou par des obligations de société; dans les réunions villageoises, au contraire, vous ne trouvez que des assistants qu'attire l'espoir du plaisir. Là-bas, c'est une conscription forcée; ici ce sont les volontaires de la gaieté! Puis, quelle facilité à la joie! Comme cette foule est encore loin de savoir que ne se plaire à rien et railler tout est le suprême bon ton! Sans doute ces amusements sont souvent grossiers; la délicatesse et l'idéalité leur manquent; mais ils ont du moins la sincérité. Ah! si l'on pouvait garder à ces fêtes leur vivacité joyeuse en y mêlant un sentiment moins vulgaire! Autrefois la religion imprimait aux solennités champêtres son grand caractère, et purifiait le plaisir sans lui ôter sa naïveté!
C'est l'heure où les portes de la manufacture de porcelaine et du musée céramique s'ouvrent au public; je retrouve dans la première salle Françoise et Madeleine. Saisies de se voir au milieu de ce luxe royal, elle osent à peine marcher; elles parlent bas comme dans une église.
—Nous sommes chez le roi! dit l'aînée des sœurs, qui oublie toujours que la France n'en a plus.
Je les encourage à avancer; je marche devant et elles se décident à me suivre.