Que de merveilles réunies dans cette collection où l'on voit l'argile prendre toutes les formes, se teindre de toutes les couleurs, s'associer à toutes les substances!
La terre et le bois sont les premières matières travaillées par l'homme, celles qui semblaient plus particulièrement destinées à son usage. Ce sont, comme les animaux domestiques, des accessoires obligés de sa vie: aussi y a-t-il entre eux et nous des rapports plus intimes. La pierre, les métaux demandent de longues préparations; ils résistent à notre action immédiate, et appartiennent moins à l'homme qu'aux sociétés; le bois et la terre sont, au contraire, les instruments premiers de l'être isolé qui veut se nourrir ou s'abriter.
C'est là sans doute ce qui me fait trouver tant de charmes à la collection que j'examine. Ces tasses grossièrement modelées par le sauvage m'initient à une partie de ses habitudes; ces vases d'une élégance confuse qu'a pétris l'Indien, me révèlent l'intelligence amoindrie dans laquelle brille encore le crépuscule d'un soleil autrefois étincelant; ces cruches surchargées d'arabesques montrent la fantaisie arabe grossièrement traduite par l'ignorance espagnole! On trouve ici le cachet de chaque race, de chaque pays et de chaque siècle.
Mes compagnes paraissent peu préoccupées de ces rapprochements historiques; elles regardent tout avec l'admiration crédule qui n'examine, ni ne discute. Madeleine lit l'inscription placée sous chaque œuvre, et sa sœur répond par une exclamation de surprise.
Nous arrivons ainsi à une petite cour où l'on a jeté les fragments de quelques tasses brisées. Françoise aperçoit une soucoupe presque entière et à ornements coloriés dont elle s'empare; ce sera pour elle un souvenir de la visite qu'elle vient de faire; elle aura désormais, dans son ménage, un échantillon de cette porcelaine de Sèvres, qui ne se fabrique que pour les rois! Je ne veux pas la détromper en lui disant que les produits de la manufacture se vendent à tout le monde, que sa soucoupe avant d'être écornée, ressemblait à celles des boutiques à douze sous! Pourquoi détruire les illusions de cette humble existence? Faut-il donc briser sur la haie toutes les fleurs qui embaument nos chemins? Le plus souvent les choses ne sont rien en elles-mêmes; l'idée que nous y attachons leur donne seule du prix. Rectifier les innocentes erreurs pour ramener à une réalité inutile, c'est imiter le savant qui ne veut voir dans une plante que les éléments chimiques dont elle se compose.
En quittant la manufacture, les deux sœurs, qui se sont emparées de moi avec la liberté des bons cœurs, m'invitent à partager la collation qu'elles ont apportée. Je m'excuse d'abord; mais leur insistance a tant de bonhomie que je crains de les affliger, et je cède avec quelque embarras.
Il faut seulement chercher un lieu favorable. Je leur fais gravir le coteau, et nous trouvons une pelouse émaillée de marguerites qu'ombragent deux noyers.
Madeleine ne se possède point de joie. Toute sa vie elle a rêvé un dîner sur l'herbe! En aidant sa sœur à retirer du panier les provisions, elle me raconte toutes les parties de campagnes projetées et remises. Françoise, au contraire, a été élevée à Montmorency; avant de rester orpheline, elle est plusieurs fois retournée chez sa nourrice. Ce qui a, pour sa sœur, l'attrait de la nouveauté, a pour elle le charme du souvenir. Elle raconte les vendanges auxquelles ses parents l'ont conduite; les promenades sur l'âne de la mère Luret, qu'on ne pouvait faire aller à droite qu'en le poussant à gauche; la cueillette des cerises et les navigations sur le lac, dans la barque du traiteur.
Ces souvenirs ont toute la grâce, toute la fraîcheur de l'enfance. Françoise se rappelle moins ce qu'elle a vu que ce qu'elle a senti. Pendant qu'elle raconte, le couvert a été mis; nous nous asseyons au pied d'un arbre. Devant nous serpente la vallée de Sèvres, dont les maisons étagées s'appuient aux jardins et aux carrières du coteau; de l'autre côté s'étend le parc de Saint-Cloud, avec ses magnifiques ombrages entrecoupés de prairies; au-dessus s'ouvre le ciel comme un océan immense dans lequel naviguent les nuées! Je regarde cette belle nature, et j'écoute ces bonnes vieilles filles; j'admire et je m'intéresse; le temps passe doucement sans que je m'en aperçoive.
Enfin le soleil baisse; il faut songer au retour. Pendant que Madeleine et Françoise enlèvent le couvert, je descends à la manufacture pour savoir l'heure.