La fête est encore plus animée; l'orchestre fait retentir ses éclats de trombone sous les acacias, je m'oublie quelques instants à regarder; mais j'ai promis aux deux sœurs de les reconduire à la station de Bellevue: le convoi ne peut tarder; je me hâte de remonter le sentier qui mène aux noyers.

Près d'arriver, j'entends des voix de l'autre côté de la haie; Madeleine et Françoise parlent à une pauvre fille dont les vêtements sont brûlés, les mains noires et le visage enveloppé de linges sanglants. Je comprends que c'est une des jeunes ouvrières employées à la fabrique de poudre fulminante établie plus haut, sur les bruyères. Une explosion a eu lieu quelques jours auparavant; la mère et la sœur aînée de la jeune fille ont péri; elle-même a échappé par miracle et se trouve aujourd'hui sans ressource. Elle raconte tout cela avec l'espèce de langueur résignée de ceux qui ont toujours souffert. Les deux sœurs sont émues; je les vois se consulter tout bas, puis Françoise tirer d'une petite bourse de filoselle trente sous qui leur restent, et les donner à la pauvre fille.

Je presse le pas pour faire le tour de la haie; mais, près d'en atteindre le bout, je rencontre les vieilles sœurs qui me crient qu'elles ne prennent plus le chemin de fer, qu'elles s'en retournent à pied!

Je comprends alors que l'argent destiné au voyage vient d'être donné à la mendiante!

Le bien a, comme le mal, sa contagion: je cours à la jeune fille blessée; je lui remets le prix de ma place, et je retourne vers Françoise et Madeleine, en leur déclarant que nous ferons route ensemble.


Je viens de les reconduire jusque chez elles; je les ai laissées enivrées de leur journée, dont le souvenir les rendra longtemps heureuses!

Ce matin, je plaignais ces destinées obscures et sans plaisirs; maintenant je comprends que Dieu a mis des compensations à toutes les épreuves. La rareté des distractions donne à la moindre joie une saveur inconnue. La jouissance est seulement dans ce qu'on sent, et les hommes blasés ne sentent plus; la satiété a ôté à leur âme l'appétit, tandis que la privation conserve ce premier des dons humains, la facilité du bonheur!

Ah! voilà ce que je voudrais persuader à tous; aux riches pour qu'ils n'abusent point, aux pauvres pour qu'ils aient patience.

Si la joie est le plus rare des biens, c'est que l'acceptation est la plus rare des vertus.